Pour son troisième long-métrage de fiction, "La Fiancée du poète", présenté en compétition au Festival du film francophone d'Angoulême 2023, Yolande Moreau dresse le portrait de charmants faussaires, âmes et corps dans une dérive aussi joyeuse que mélancolique, et parmi lesquelles elle s'inscrit avec grâce.
Yolande Moreau, la grâce tranquille
Depuis sa révélation dans Sans toit ni loi d'Agnès Varda en 1985, l'actrice belge Yolande Moreau s'est créée une place à part dans le cinéma francophone. Une place à part mais très visible, pour celle qui a tourné avec Claude Berri (Germinal), Jean-Paul Rappeneau (Le Hussard sur le toit), Jean-Pierre Jeunet (Le Fabuleux Destin d'Amélie Poulain) ou encore Albert Dupontel (Enfermés dehors), pour n'en citer que quelques-uns parmi beaucoup de grands noms.

Actrice célébrée, sa première réalisation est un succès. Quand la mer monte..., sorti en 2004, lui vaut en 2005 le César du Meilleur premier film et celui de la Meilleure actrice. Presque dix ans sépare son premier film de son deuxième, Henri, en 2013, et dix ans encore pour son troisième long-métrage, présenté en compétition au Festival du film francophone d'Angoulême 2023.
La Fiancée du poète, un conte lumineux et poétique
Devant et derrière la caméra de La Fiancée du poète, Yolande Moreau se fait plaisir. Elle se raconte en "fiancée", ancienne amoureuse d'un (faux) poète dans une jeunesse d'errance, où elle a passé trois années en prison pour trafic de drogue. Mais Mireille, son personnage, n'a rien d'une criminelle ou d'une femme vénale. Par amour, par dérive, c'est ainsi à plus de 60 ans qu'elle revient dans la maison de ses parents, dont elle vient d'hériter avec sa soeur Annie (Anne Benoît).
De cette grande maison délabrée, celle de son enfance et où trône dans le jardin un majestueux cerf en ciment, elle ne sait pas trop quoi faire. Sur la recommandation du curé, interprété avec malice par un formidable William Sheller, elle décide de prendre des locataires. Ceux-là sont des « tricheurs », chacun étant à sa manière un "faussaire", une identité qui fascine Yolande Moreau. Il y a Cyril (Thomas Guy) étudiant aux Beaux-arts qui se débrouille en vendant des reproductions. Il y a Bernard (Grégory Gadebois), le jardinier de la commune, qui se travestit la nuit. Aussi, "Elvis" (Esteban), un réfugié politique turc qui se donne l’allure d’un chanteur de country américain. Et il y a Fernando (Sergi Lopez), le "poète" du titre, son amour de jeunesse, qui va revenir lui aussi.
La troupe qu'ils forment ensemble, presque une famille, réserve aux spectateurs de l'humour, de la tendresse, toute une palette d'émotions que la réalisatrice et actrice peint avec brio. Surtout, sur le plan de l'écriture qu'elle assure avec Frédérique Moreau, Yolande Moreau réussit des portraits pleins, complets, évidents, sans que les interprètes de La Fiancée du poète n'aient à en dire beaucoup.
Une ode poétique aux "tricheurs"
Mireille a triché dans sa vie et l'a payé de trois années de prison. Fernando a triché avec elle en lui faisant croire qu'il était un célèbre poète. Autour d'elle, tout le monde triche, sauf peut-être sa soeur, à la vie "normale" et soucieuse de tout bien faire selon les règles. De fausses peintures, un faux mariage, un collectionneur d'art lui aussi "faux", un beau-frère qui cache bien son jeu... Tout est faux dans la vie de ces personnages, mais ceux-là s'en accommodent avec bonheur. Parce que, qui ne "triche" pas aujourd'hui pour parvenir à survivre ?

Tout est faux, et tout est poésie. D'une certaine manière, chacun fait son "cinéma" dans La Fiancée du poète, avec un résultat d'une douce mélancolie, pour lequel Yolande Moreau a tenu à obtenir de belles images, de la couleur, de l'ivresse, de la lumière.
Bien souvent, par ailleurs, la douceur se relève d'une pointe d'amertume. Mais ici, avec ses personnages joyeusement faussaires et heureux d'avoir trouver remède à leur solitude, il n'y a pas de déception, de tristesse, de rappel à l'ordre de la réalité. Embarqués sur une péniche qui fend un épais brouillard, la "fiancée" et ses quatre compagnons de fortune partent pour de bon vers un inconnu plus séduisant que dangereux, la tête haute et le coeur plein.