Romain Gavras (Athena) : " Une tragédie est une vision, le mythe d'un possible futur proche"

Romain Gavras nous ouvre les coulisses de son stupéfiant "Athena"

Romain Gavras (Athena) : " Une tragédie est une vision, le mythe d'un possible futur proche"

Romain Gavras frappe un grand coup avec son nouveau film "Athena". Une tragédie déchirante et ultra-spectaculaire sur l'embrasement d'un quartier populaire. En cause, la mort d'un jeune garçon passé à tabac, et une vidéo qui en apparence incrimine la police. Dans une cité transformée en champ de bataille, ses trois grands frères vont s'opposer. On a rencontré le réalisateur, pour un petit tour des coulisses.

Des Grecs, Romain Gavras a l’ascendance   - son père est le réalisateur Costa-Gavras -, la barbe fournie du philosophe, et un goût prononcé pour le genre de la tragédie. Son nouveau film, Athena, en est une furieuse, de tragédie, à la manière des grandes œuvres antiques de Sophocle et Euripide. Mais Romain Gavras est aussi un réalisateur et citoyen français, observateur clairvoyant de son temps et de sa société. Avec Athena, il a voulu raconter une tragédie fratricide, au cœur d’un drame plus large : l’embrasement d’une cité, allégorie pour une société qui a atteint un niveau de fragilité critique. Nous l’avons rencontré.

Quand s'est imposé le récit tragique dans la création d'Athena ?

Romain Gavras : Dès qu'on a commencé à écrire avec Ladj Ly (producteur, co-scénariste et auteur de Les Misérables, ndlr), on a souhaité apporter cette forme différente de récit. Comme dans les clips que j'ai pu faire avant, je crois que la tragédie permet une iconographie où on peut aller chercher le symbolisme, quelque chose qui serait au-dessus de la réalité, et qui la magnifierait.

Quand j'étais petit je n'avais pas le droit de regarder des Walt Disney, alors au lieu d'avoir Le Roi Lion j'avais de la tragédie, de la mythologie, l'histoire d'un jeune homme qui tue son père, marie sa mère puis se crève les yeux, une femme qui va manger ses enfants... Tout cet imaginaire, je l'ai digéré et j'ai toujours eu une attirance vers ce type de récits, qui proposent des images fortes.

Athena
Athena ©Netflix

Sur Athena, on ne voulait pas s'attacher à une tragédie en particulier, à Antigone ou une autre, parce qu'on se met des carcans dans ces cas-là, on s'impose le respect et la rigueur d'une adaptation. Mais on voulait s'approcher de cette forme de récit, avec l'unité d'action, de temps et de lieu, l'élément fondateur de violence qu'on ne montre pas. À l'époque antique, on ne montre pas de sang sur scène, donc c'est quelqu'un qui rapporte cet événement. Athena colle à cette forme du récit. Pour la musique, c'est mon ami grec Noda Pappas qui a écrit les paroles grecques des choeurs, qui viennent narrer l'histoire qui se déroule sous nos yeux, à la manière du coryphée (chef de choeur, ndlr).

Avoir cette forme tragique, qui est solide, permet d'assumer de se situer au-dessus de la réalité. D'être dans l'intemporel et pas seulement dans le fait divers, et de montrer cette fratrie qui se déchire. Les gens diront que c'est shakespearien, mais Shakespeare a tout pompé aux Grecs !

Ce sont des codes contemporains et le monde d'aujourd'hui. Mais cette histoire aurait pu se passer du temps de la guerre de Troie, ou au Moyen-âge. On est presque dans une forme archétypale d'étude sur comment l'intimité de la douleur et de la rage va déborder sur la cité, au sens large, et sur la nation. C'est une tragédie, et on est à l'intérieur de l'étincelle qui va mener à la guerre.

Il y a cette forme tragique du récit, et ces images stupéfiantes pour raconter Athena, dont des plans-séquences spectaculaires. Comment les avez-vous réalisés ?

Alors, c'est comme pour un magicien, je ne peux pas révéler mes tricks ! Ce qui est sûr, c'est que je n'aime pas la 3D, je n'aime pas le fond vert, parce que déjà ça se remarque, et puis c'est moins marrant pour un réalisateur de tourner en "faux". Là, par exemple, on n'a pas fait de multiplication de foules. Il y a ce plan-séquence d'introduction, mais il y en a d'autres qui ont aussi été très compliqués. La clé, c'est de répéter, répéter, et encore répéter.

Athena
Athena ©Netflix

Et j'aiune  équipe niveau Champion's League, entre Matias Boucard à la photographie, mon premier assistant-réalisateur Amin Harfouch, les acteurs... Pour eux ce n'est pas simple de faire des plans qui durent cinq, six minutes. Qu'il y ait des raccords ou pas, on a fait des trucs très mécaniques, comme le cinéma le faisait à l'époque de Soy Cuba, avec des caméras portées par des grues, avec une caméra IMAX qui fait la taille d'un frigo... Ce qui est certain, c'est pour créer ce spectacle devant la caméra, c'était une organisation militaire.

Athena est une fiction, mais il dit aussi beaucoup de choses sur la période politique et sociale que nous vivons. Est-ce que la tragédie de votre film serait une prophétie ?

Évidemment, on n'espère pas cette réalité. C'est une vision, et ce n'est pas quelque chose qui est arrivé. C'est, je pense, ce qu'est aussi une tragédie : une vision, le mythe d'un possible futur proche. Ce que je ressens, cependant, c'est qu'on vit un moment de fragilité. Quand un pays est fragile, c'est facile de pousser au conflit, d'utiliser la douleur et la rage des gens. J'ai cette sensation, en France comme ailleurs - il me semble que c'est un phénomène global-, d'une grande fragilité.

Certains exploitent la douleur et la violence pour, à la fin, se nourrir du chaos. Et je pense que les procédés de l'extrême-droite terroriste sont différents du terrorisme "classique". Ils vont s'avancer masqués, se déguiser, ce qu'on a déjà vu par exemple aux États-Unis. En Grèce, l'extrême-droite est très forte et ils ont des techniques similaires de dissimulation. C'est une menace réelle.

Concernant Athena, je ne voulais pas finir sur une note ambiguë, mais montrer comment on peut tous se faire avoir et tomber dans un piège. D'ailleurs, c'est l'histoire de la guerre depuis la nuit des temps, jusqu'à Colin Powell qui agite une fiole (l'invention des "armes de destruction massive" irakiennes pour légitimer l'invasion américaine de l'Irak en 2003, ndlr). Il y a des gens qui malheureusement ont intérêt au chaos.

Cet intérêt au chaos est-il aussi en partie illustré par Sébastien, le terrifiant personnage incarné par Alexis Manenti ? Qui est-il dans l'histoire d'Athena ?

Il y a plusieurs manières de comprendre son personnage. Ce sont des personnes qui existent, des "revenants" du djihad et qui passent par la case prison. J'en ai rencontré quelques-uns en prison, certains sont dans un état léthargique parce qu'ils se droguaient, d'autres sont de véritables bombes à retardement. Les forces qui vont s'opposer et pousser à la guerre, ce n'est pas forcément les jeunes contre la police, ce sont ceux qui ont un intérêt à ce que le chaos s'opère.

Il y a une autre lecture, plus métaphorique, qui fait de Sébastien la nemesis d'Abdel (Dali Benssalah), ils auraient pu se retrouver en face l'un de l'autre sur un champ de bataille. Encore plus métaphorique, c'est la part d'ombre d'Abdel. Quelqu'un qu'il enferme au début, comme il enferme d'abord sa rage, avant finalement de la laisser sortir.

À propos d'Abdel et des autres personnages, comment avez-vous composé votre casting ?

Pour les comédiens, c'est une des forces quand on travaille avec Netflix. Si j'avais été ailleurs, déjà je n'aurais pas pu faire le film, en termes de budget, et ils m'auraient imposé des comédiens méga-stars. Là ce sont des comédiens qui vont devenir des méga-stars, ils sont tous exceptionnels. Dali est arrivé très vite dans nos têtes, dès l'écriture. Alexis Manenti, Anthony Bajon et Ouassini Embarek aussi.

Et pour Sami Slimane, mon directeur de casting Mohamed Belhamar a fait un très long casting. C'était dur de trouver un jeune de 19 ans avec autant de charisme et de fragilité à la fois. Son personnage pouvait très vite devenir antipathique, donc je voulais qu'il ait cette fragilité en lui, qu'il ait le charisme d'un leader mais qu'il nous touche par son émotion.

Athena
Athena Netflix

Mais Dali Benssalah n'est-il pas une méga-star depuis les tout premiers plans du clip Territory de The Blaze ?

Totalement d'accord, et c'est là où je l'ai repéré. D'ailleurs mes producteurs sont aussi ceux du clip Territory (la société de production Iconoclast, ndlr), depuis ce jour-là je sais que c'est un acteur gigantesque.