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Climax : entretien avec Gaspar Noé (2/3)

À l’occasion de la sortie en salle de son dernier film « Climax », dans lequel des jeunes danseurs, drogués à leur insu, vont goûter aux plaisirs interdits lors d’une soirée chaotique, rencontre avec Gaspar Noé à travers un long entretien, publié en trois parties.

Suite de la première partie du long entretien que Gaspar Noé nous a consacré à l’occasion de la sortie de Climax, où il évoque, entre autres, la réception publique à venir de son nouveau film, la censure contemporaine, la classification des films et le paradoxe Netflix.

 

CinéSéries : Les réactions concernant Climax ont été beaucoup plus calmes qu’à l’accoutumée. Il n’y a pas eu le scandale habituel, c’est comme si votre cinéma s’était un peu assagi pour gagner en efficacité et en énergie.

Gaspar Noé : Je ne pense pas m’être assagi mais il y a une chose que je ne voulais surtout pas mettre dans Climax : le sexe explicite. Le débat virulent à propos de Love, savoir si c’était porno ou pas, ça m’a vraiment énervé. Je trouvais les papiers écrits sur Love très réducteurs vis à vis de la nature du film, là où sur Climax j’ai trouvé qu’il y a eu beaucoup plus de choses intelligentes dites et écrites à propos du film. Mais j’avais pas envie d’entrer à nouveau dans ce débat là. D’autant plus que dans Climax il s’agît de voir des gens qui perdent le contrôle et qui ont ingurgité une drogue indéterminée : le sexe explicite n’avait pas sa place. De ce que j’ai vu dans ma vie, les gens trop défoncés n’ont pas de pulsions sexuelles qui peuvent vraiment être abouties. Un mec trop défoncé il peut avoir envie de sexe mais il ne bande pas ! Ça sécrète pas. Un mec qui prend trop d’ecsta quand il va pisser il n’y a rien qui sort. Il peut rester aux toilettes pendant trois heures, il aura pissé que deux ou trois gouttes.

Les mecs qui prennent trop de coke c’est pareil, ils se disent « tiens je vais baiser toutes les filles de la planète ! » mais en vrai leur bite est plus petite qu’une nouille mal bouillie. Du coup dans un film où les gens sont drogués et deviennent paranos, il ne peut pas y avoir vraiment de sexe cru. Je me souviens qu’une fois, quand j’étais ado, j’étais avec ma copine et on avait pris du LSD en se disant qu’on fera l’amour ensuite, drogués : c’était impossible ! Je la regardais et j’avais l’impression qu’elle était une pyramide d’Egypte et que moi j’étais une autre pyramide en face d’elle. Et le chemin mental qu’il fallait effectuer pour passer d’une pyramide à une autre pyramide était beaucoup trop difficile ! C’était l’expérience la moins sexuelle de ma vie. Je voyais des tas d’images mais ma pulsion reptilienne était dans une autre dimension, pas du tout dans ma tête.

 

Il n’y a donc pas d’orgie à la fin de Climax ?

Non je ne pense pas. C’est juste qu’ils s’endorment, mais quand des gens trop défoncés ou trop bourrés s’endorment, ils disent tous « ouais on va baiser, on va baiser ! ». Mais au final ils ne font rien et se mettent à ronfler d’un coup. Climax est un film sensuel mais pas sexuel.

 

Vous pensez que Climax puisse être un succès en salle étant donné qu’il n’y a pas d’interdiction ni de réception trop négative ? Il y a une dimension de « communion » qui peut être plus propice à ce qu’un plus large public soit au rendez-vous…

Je pense que, même si la presse joue beaucoup pour ce genre de films, la question du succès en salle va surtout se jouer au bouche à oreille. Si on regarde les comédies françaises qui sortent et qui ne sont pas soutenues par la presse, il y en a qui marchent très bien. C’est le bouche à l’oreille et l’identification à un genre ou à un comédien qui font déplacer les gens. Certains peuvent aller voir une comédie parce qu’ils aiment bien un acteur alors qu’ils ont jamais lu quoique ce soit sur le film en question. Louis de Funès par exemple, je suis pas sûr qu’il ait eu un seul bon papier dans sa vie. Et là où le succès de Climax va se jouer, c’est plutôt sur la question de l’identification au genre du film. C’est là où le film pourrait marcher en France commercialement, au-delà de ses qualités. Si il est identifié comme un film de danse, ça peut marcher parce que les gens sont fascinés par la danse. Comme ils seraient fascinés par le foot. Ils peuvent se dire « tiens on va aller voir un film transgressif mais au moins avec des supers danseurs » et ils n’y verront pas de mal. Fame (de Alan Parker, ndlr) ça a marché. Chorus Line (de Richard Attenborough, ndlr), que je n’ai pas vu, apparemment ça a marché aussi. En plus les personnages et les danseurs de Climax sont très frais. De tous les films que j’ai fait, le seul qui ait marché c’est Irréversible. Mais les raisons pour lesquelles les gens sont allés voir le film n’étaient pas les bonnes. Ils allaient voir un film avec les idoles Monica Belluci et Vincent Cassel. C’est Vincent Maraval qui me disait qu’Irréversible avait marché mais pas pour les bonnes raisons.

Pour Climax je pense qu’il peut aussi y avoir un malentendu. Même si on dit aux gens que le film est violent, ils pourront dire « oui mais il y a des jolis danseurs qui cassent la baraque ! ». Il est bien possible que le film marche, on verra. J’en ai discuté avec Frédéric Temps, le délégué général de l’Etrange Festival qui me disait que ça allait faire l’effet de Spring Breakers d’Harmony Korine. Korine n’avait fait que des films d’auteurs peu abordables et puis a sorti ce film improbable avec des stars Disney. Sofia Boutella a une image super propre un peu comme ça. Elle a joué avec Tom Cruise, elle a joué dans Kingsman. Elle est identifiée comme une comédienne clean, comme une super danseuse. Le film pareil, avec des tubes et des musiques connues. Si on voit des extraits de Climax à la télé ou sur internet, on va se dire « tiens c’est un film sympa ». Après l’ensemble du film n’est pas « sympa » mais si ça marche tant mieux. Ça me permettra de faire un film plus personnel ou encore plus collectif la prochaine fois !

 

Est-ce que l’interdiction au moins de 18 ans de Love vous a poussé à être moins explicite pour ne pas tuer le film d’entrée de jeu ?

Les problèmes de Love ne sont pas liés au film mais à l’époque. Les années 1970 ont été cauchemardesques comme les années 2010 sont cauchemardesques, mais ce sont des cauchemars différents. La guerre du Vietnam a déteint sur plein de trucs. L’existence de l’état islamique aujourd’hui c’est pareil, alors que c’était impensable il y a vingt ans. Il y a des conflits internationaux et sociaux qui ne sont pas les mêmes. Mais tout ce qui faisait la gloire des années 70, l’amour libre, la pilule, l’érotisation des corps féminins comme masculins, aujourd’hui ça a disparu. Des fois j’ai l’impression qu’on revient vers des trucs de la période victorienne. Instagram ou Facebook sont des outils du présent et d’un coup on décide de censurer des tétons, alors que c’est l’une des sources de la vie, il n’y a rien de plus normal ou essentiel ! On se nourrit et on grandit avec, tout le monde en a deux sur le torse et on veut les cacher. On vit une période très castratrice. Love est un film qui s’est créé avec une volonté filmique qui datait peut être plus des années 70. Love est arrivé un peu tard historiquement, à une période où la société toute entière est devenue très parano vis à vis du désir sexuel.

Aujourd’hui il est plus facile qu’avant d’assumer son homosexualité, sa bisexualité ou sa pansexualité, et ça c’est une bonne évolution. Par contre, que ce soit pour une femme ou un homme, se montrer nu c’est devenu compliqué. Dans un contexte filmique ou même journalistique, montrer la sexualité aussi. Même si il y a sûrement bien pire ailleurs, il y a, en France ou dans d’autres pays, une démonisation de la sexualité, des parties génitales et du désir sexuel. C’est flippant. Pour moi, Love est un film sur le désir amoureux et, à la limite, je peux comprendre que ça soit interdit aux mineurs dans la mesure où il ne faudrait pas exciter des gamins qui n’ont pas atteint l’âge d’assimiler la sexualité, mais il est beaucoup moins violent que Climax. Au final Climax est classé R aux États-Unis, ce qui veut dire que n’importe quel enfant peut aller voir le film à partir du moment où il est accompagné par un majeur. C’est bizarre.

 

On vit dans un monde où la violence « choque » moins que la sexualité.

Exactement, c’est absurde. Un gamin accompagné peut aller au cinéma voir Saw et des films remplis d’actes de barbarie. Les films de guerre ou qui te poussent à être excité par les armes me semblent plus dangereux socialement qu’un film où les gens découvrent la sexualité à l’adolescence ou bien en jouissent à l’âge adulte.

 

Le paradoxe c’est que Love aujourd’hui est sur Netflix, et n’importe qui peut le regarder n’importe quand, n’importe où et à n’importe quel âge…

Ça bizarrement je ne m’y attendais pas ! Il y a eu tout un patacaisse à la sortie du film qui est totalement anachronique. Les gens pensent que la salle de cinéma est encore un temple qu’il faut protéger pour ne pas « contaminer » les jeunes générations. Il y a une guerre vieillotte qui est menée. Il n’y a qu’à voir le crétin qui a fait appel pour que la classification du film soit réévaluée et augmentée : il a un mode de pensée qui relève des années 50 ! Aujourd’hui, même dans les pays avec les religions les plus strictes, les enfants ont accès avec leur portable à tous les sites porno du monde. Si il y a un truc contre lequel il faut lutter c’est un certain type d’image sur internet, mais pas les tétons de femmes sur les réseaux ou du sexe dans un film.

 

Un film comme Caniba vient récemment d’être interdit aux moins de 18 ans par exemple.

Alors que le film est super intéressant ! Il n’y a rien à l’image de vraiment cauchemardesque. C’est un faux film-cauchemar. Là c’est plus le fait divers réel qui pose problème. Et c’est aussi lié au fait que la commission de classification a besoin de justifier son existence en tirant sur un ou deux films par an. Sur Netflix par exemple, il n’y a même pas de commission de classification ! J’ai rencontré le grand patron américain de Netflix et je lui ai demandé comment ça se faisait que Enter the void et Love puissent passer 24h/24 sans qu’ils ne soient vérifiés par une commission. Et il m’a dit simplement que c’était internet et qu’ils n’étaient pas obligés de classifier leur catalogue.

On m’a tellement pris la tête avec Love, les commissions comme les journalistes, et aujourd’hui Netflix ne connaît pas ce problème de classification ou de censure, c’est fou ! Netflix est un grand espace de liberté dans la mesure où on peut y regarder ce que l’on veut, et en même temps, de par sa nature concurrentielle avec le cinéma en salle, c’est cloisonné. Au final c’est étrange de se dire que l’on a plus de liberté sur Netflix que dans les salles où tout est très contrôlé. Maintenant Love passe sur Netflix, ils ont les droits pour deux ans et je pense que beaucoup plus de gens vont le voir là qu’à sa sortie en salle. J’en suis très content. Malheureusement sur Netflix on ne peut pas voir les films en 3D alors que le film a été conçu pour être vu comme ça. Le film est plus émouvant en 3D.

Propos recueillis par Corentin Lê

 

Climax de Gaspar Noé sort en salle le 19 septembre. Ci-dessus la bande-annonce. Vous pouvez retrouver la première partie ici et lire la suite de cet entretien ici.

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