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Doubles vies : rencontre avec Olivier Assayas

C’est en septembre dernier, à l’occasion de la présentation de « Doubles vies » au Festival international du film de Toronto que nous nous sommes entretenus avec le réalisateur Olivier Assayas pour aborder les problématiques que soulèvent son dernier long-métrage, en salles le 16 janvier prochain.

Dans Doubles vies, Olivier Assayas interroge sur l’impact du numérique sur les relations humaines, et sur l’art en général.

Synopsis : Alain (Guillaume Canet), la quarantaine, dirige une célèbre maison d’édition, où son ami Léonard (Vincent Macaigne), écrivain bohème publie ses romans. La femme d’Alain, Séléna (Juliette Binoche), est la star d’une série télé populaire et Valérie (Nora Hamzawi), compagne de Leonard, assiste vaillamment un homme politique. Bien qu’ils soient amis de longue date, Alain s’apprête à refuser le nouveau manuscrit de Léonard…Les relations entre les deux couples, plus entrelacées qu’il n’y paraît, vont se compliquer.

Entretien avec Olivier Assayas

 

À quoi font référence ces « doubles vies » ?

Disons qu’on peut en faire un peu ce qu’on veut. C’est une des portes d’entrées dans le film. Mais ça peut représenter le fait que c’est à la fois un film d’idées, de personnages, et effectivement le terme« doubles vies » fait se rejoindre cette problématique là. Ça peut également faire référence aux personnages inventés par Leonard, qui ont à la fois leurs vies réelles, et leurs vies de fiction.

Ces doubles vies font aussi écho aux réseaux sociaux, dans lesquels il est facile de s’inventer des existences fantasmées…pour le meilleur et pour le pire.

Oui, il s’agit également de ça. Je ne sais pas si c’est une bonne ou une mauvaise chose. Le problème aujourd’hui est qu’on est laissé un peu seul face à ces questionnements, et qu’on doit les résoudre par nous-mêmes. Je trouve ça très difficile d’avoir un jugement global par rapport à ces problématiques là. C’est un des problèmes de notre société aujourd’hui, le fait d’être abandonné face à ces questionnements. On doit trouver ce qui est bon, et pas bon pour nous, et je ne suis pas sûr qu’on soit les meilleurs juges pour cela. Ça nous pose des questions qui sont complexes.

Et pourquoi se poser ces questions aujourd’hui à travers ce film là ?

D’abord parce que je trouve qu’il n’y a pas beaucoup de films qui abordent ces questions là en règle générale alors qu’elles nous concernent au premier chef. Ensuite parce que le moteur de ces transformations est le numérique, et qu’il mérite qu’on l’interroge car il a changé les vies de tout le monde. J’en parle en termes d’édition car c’est violent au niveau de l’écrit, ça donne la mesure de l’ampleur de ce qui est en train de se passer. Mais je pense que c’est le cas dans tous les domaines. Le numérique modifie en profondeur nos existences.

Dans quelles mesures le numérique impacte le travail de metteur en scène ?

Moi j’ai vécu cette transition. Ce n’est évidemment pas la même chose d’écrire un film sur une machine à écrire que sur un ordinateur. On écrit pas de la même manière, ça serait illusoire de penser le contraire. Même la préparation d’un film ne se fait pas de la même manière, avec la numérisation des outils du plan de travail. On imagine les films de façon un peu plus mécanique. Avant, c’était moins bureaucratique. Tout a changé.

Le film aborde également, comme dans Personal Shopper, le fait que nous sommes en permanence soumis à des notifications en provenance de nos outils informatiques.

Oui totalement. Nous sommes là et ailleurs. Il suffit de regarder les gens dans la vie, ils passent en une fraction de seconde dans leur monde virtuel.

Mais le film est quand même positif vis à vis de cette problématique car les personnages s’interrogent dessus ensemble, sans être en permanence sur leurs téléphones.

Absolument. Dieu merci, ça existe encore ! (Rires). Mais c’est vrai que la connectivité des gens a tendance à déstabiliser la conversation. Et je sais pas si c’est le cas pour tout le monde, mais moi par exemple, je remarque que je téléphone beaucoup moins. Avant, je passais beaucoup de temps au téléphone. Mais j’ai l’impression que je n’aime plus ça aujourd’hui. C’est une gestion différente de son temps. Un message envoyé peut permettre aussi de dire quelque chose de plus intime qu’au détour d’une conversation téléphonique. Les modalités de la conversation et de la communication avec les gens ont changé.

Leonard, le personnage interprété par Vincent Macaigne, se retrouve confronté directement aux réactions des gens, sans filet. Est-ce que le fait de se confronter dans l’instant aux réactions du public modifie le processus de création de l’artiste ?

L’artiste est confronté à une pensée qui est déstructurée. C’est au fond ce que j’essaie de raconter. Dans le milieu du cinéma par exemple, quand il n’y avait qu’une vingtaine de supports spécialisés et que parmi eux, il y en avait 4 qui avaient une certaine validité, en général ces personnes avaient une certaine culture cinématographique, une expérience, une pensée théorique qui était structurée, qui s’était construite avec le temps. Il y avait une sorte de périmètre de pensée commun entre les artistes et les gens qui écrivaient sur leur travail. Aujourd’hui ça n’est plus le cas. Il y a une multitude de supports (et c’est une très bonne chose) mais qui n’ont plus de légitimité théorique. C’est comme si on recommençait à zéro à chaque fois. C’est aussi ce qui m’amusait avec le personnage de Leonard, car c’est quelqu’un qui vit dans des cadres, et qui se retrouve tout à coup déboussolé par ces réactions instantanées. Et il ne comprend pas pourquoi le cadre c’est plus le cadre. C’est un peu le Far West. Comme dans la politique, on est un peu tous paumés.

Aujourd’hui j’ai l’impression que le cinéma c’est un peu comme le football, et tout le monde se sent légitime à dire qui doit être sélectionné en équipe de France ! (Rires). De la même manière, tout le monde pense que son point de vue sur le cinéma est valable. Et de toute façon il est valable pour lui. La question est de savoir s’il est valable en général. Et je crois que ça ne provoque que de la déstabilisation.

Avec les réseaux sociaux, les cinéastes sont aujourd’hui confrontés en direct au ressenti du public. Est-ce que vous lisez les critiques de vos films ?

Non je les lis pas. D’abord car j’ai été critique moi-même et que je sais très bien que pour penser quelque chose d’un film, qui ait la moindre valeur, il faut le laisser infuser un peu. Un jour, deux jours, une semaine. Le côté tweet en sortant de la projection c’est une sorte de manifestation de narcissisme de quelqu’un qui a envie d’être le premier à parler du film avant tout le monde. Avant même peut-être de savoir ce qu’il en pense.

Je prends l’écriture au sérieux dans le sens où j’ai toujours l’impression que j’aimerais avoir un dialogue avec la personne qui écrit sur mes films et donc plus les choses sont articulées et réfléchies, et plus elles sont profitables. Les trois lignes sur Twitter ne m’intéressent pas.

L’expérience du cinéma en salles, c’est sacré ?

Si le cinéma était pour le petit écran j’en ferai pas (rires). Pour moi le cinéma c’est l’expérience collective, ensemble, devant un écran. Ce que j’ai toujours aimé dans cet art c’est cette concentration. Aujourd’hui beaucoup de personnes sont attirées par la télévision car c’est là que se trouve l’argent, mais ça n’est pas mon cas. Je trouve que le cinéma est un espace beaucoup plus intéressant que celui de la série qui est une expérience solitaire et addictive.

On peut parler de votre prochain film, Wasp Network ?

Oui bien sûr ! C’est basé sur des faits historiques. Sur l’histoire d’un réseau d’espionnage cubain à Miami dans les années 1990. Il y a Edgar Ramirez, Magner Moura et Penelope Cruz au casting. Ça se passe à la fois à Cuba et à Miami. Ça va être essentiellement en espagnol.

Ça fait très longtemps que j’avais envie de prolonger ce que j’avais fait dans Carlos et ma collaboration avec Edgar Ramirez. Il y a dans ces faits historiques quelque chose qui en dit beaucoup sur notre monde contemporain. C’est ça qui m’a interpellé. Si j’ai régulièrement besoin de revenir à l’intime, j’ai aussi besoin de revenir des fois à l’histoire du monde contemporain.

Après Sils Maria et Personal Shopper, une troisième collaboration avec Kristen Stewart est-elle envisageable ?

Demain, si je pouvais ! (Rires). On est à la fois étrangement différents et très semblables. Il y a instantanément un terrain d’entente et aussi un champ d’explorations qui est infini. Ça ne m’était jamais vraiment arrivé avec une autre comédienne. Et c’est vrai qu’aujourd’hui je me dis qu’il y a encore mille choses que je pourrai encore faire avec Kristen si l’occasion se présente. C’est une des très grandes actrices de sa génération et pour moi la plus passionnante, la plus puissante et la plus originale. J’ai beaucoup de chance de pouvoir travailler avec elle et si je peux continuer je le ferai.

 

Doubles vies d’Olivier Assayas en salles le 16 janvier. Ci-dessus la bande-annonce.

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