Entretien avec Corneliu Porumboiu sur son cinéma, Football Infini et l'Europe

Entretien avec Corneliu Porumboiu sur son cinéma, Football Infini et l'Europe

Corneliu Porumboiu, le réalisateur de Football Infini est un habitué d'un certain regard au Festival de Cannes. Il nous dévoile sa vision d'auteur et son regard sur les choses.

Le 6 juin prochain sort sur les écrans le nouveau documentaire du réalisateur Corneliu Porumboiu, Football Infini.

Le réalisateur roumain a grandi au côté d’un père arbitre et demeure toujours sensible à la parole des gens simples. À travers cette œuvre Corneliu Porumboiu montre qu’il est un artiste singulier avec un vrai regard sur le monde qui l’entoure.

Football Infini dévoile également un style et une écriture qui ne laisse pas indifférent. Son film suit la vie d'un haut fonctionnaire dans la petite ville de Vaslui en Roumanie. Durant son temps libre, ce dernier invente de nouveau règle de football visant à accélérer le jeu. Mais petit à petit l’Europe fait son apparition dans les discussions et le fonctionnaire lève le voile sur ses espoirs et ses aspirations à plus de liberté. Corneliu Porumboiu nous en dit davantage sur son cinéma et sur son regard.

Son goût pour le football

Le football est le sport le plus important en Europe et dans la plupart des pays dans le monde. Après, moi, j’ai fait du foot, mon père était arbitre de foot, et j’ai grandi avec ce sport-là. C’est une part importante de mon histoire, c’est pour cela que de temps en temps, j’aime faire des films sur le foot. Moi, je suis plutôt un réalisateur de fiction, j’écris mes scénarios, j’ai une vision un peu d’entraîneur.

Et là, j’ai trouvé que le style documentaire était le plus pertinent pour faire un film sur le foot. J’ai pratiqué ce sport et dans mes deux films sur le foot il y a un lien avec la liberté de manière très différente. Le premier, c’est avec mon père qui est arbitre de foot et sa façon de penser le match et à travers ça de penser la vie. Et dans Football Infini c’est quelqu’un qui réinvente ce sport pour sa liberté. Les deux films sont liés au thème de la liberté à travers le sport.

Sur sa mise en scène

Pour moi Laurentiu était comme un artiste, je ne prenais pas sa démarche pour réinventer le sport, mais pour un propos artistique. Ainsi, à la fin, tu peux voir que la grande histoire se reflète dans son histoire personnelle. Et lui d’une certaine manière, il l’a reflétée dans son sport. C’était un mouvement qui m’a intéressé. Laurentiu est comme nous tous, il est un produit de son histoire, les accidents de sa vie ont changé profondément son destin. Et il a essayé de mettre ça dans son sport. Cette démarche avait quelque chose d’artistique, et c’est ce qui m’a beaucoup touché.

Au début, je me suis dit, Laurentiu n’est pas un acteur, on a beaucoup parlé avant le tournage. On a discuté par téléphone et on a échangé par e-mail. Ce qui m’intéressait, c’était surtout l’histoire de son sport, comment il a eu l’idée ? J’avais fait une espèce de structure dans ma tête, je me suis dit que le film allait commencer par les accidents, puis montrer où il habitait et ce qu’il faisait. J’avais aussi les thèmes que nous allions aborder. Puis je me suis dit que je n’étais pas en train de faire une fiction et que ça ne pouvait pas marcher.

À partir de là, je me suis dit, je vais procéder autrement, et beaucoup de choses se sont passées sur place. Comme la rencontre avec la vieille dame dans son bureau, la discussion avec son père. Même le dernier travelling, quand on parlait avec Laurentiu de ses obsessions et de choses très importantes pour lui. Là, j’ai dit au chef opérateur qu’on allait essayer de reproduire ça à l’image.

Et quatre mois après, on a posé le son en studio. Donc oui, les choses se sont beaucoup construites pendant le tournage. Mais même pendant le montage, je retournais discuter avec Laurentiu. C’était une alternance, montage et retour en tournage. Je savais ce qui m’intéressait, j’avais le thème principal, mais j’ai travaillé de cette façon-là, et ça m’a plu. C’est une façon de faire assez différente de la façon, on va dire classique, mais le film est indépendant et ça donne une espèce de liberté aussi.

Le documentaire : le cinéma du réel

En fiction, je suis très précis et exigeant dans mon écriture, d’ailleurs je change beaucoup sur le tournage, mais je passe beaucoup de temps à écrire. Et pour moi c’est important de faire autre chose, de changer un peu ma manière de travailler. Et dans ce film je saisis des moments que je cherche sans prévoir, comme lorsque Laurentiu répète des choses ou quand il est dans sa voiture dans un certain état. J’ai la chance de les trouver, c’est une espèce de vérité. J’aime beaucoup ça dans cette démarche. Je ne me vois pas comme un documentariste, pour moi c’est une autre façon de m’exprimer, mais très différente de ma façon de faire pour les fictions. 

Je travaille avec le chef opérateur depuis longtemps, on parle un peu du principe avant de partir, comment on va faire les scènes en général, et après beaucoup de choses se passent sur place. Il doit être près pour tout, parce que dans ce film, on a des plans qui sont très bien composés et d’autres qui sont plus pris sur le vif. Et c’est pour cela que sur ce film j’ai pris deux caméras pour bien suivre Laurentiu. Par exemple le moment où Laurentiu est avec son père, j’étais assez bouleversé, j’ai vu cette photo de mariage et je lui ai dit c’est quoi cette photo ? C’est des moments vraiment forts, j’aime beaucoup ces moments-là et ça, c’est assez dur de le faire dans la fiction. C’est autre chose.

Le thème de l’Europe

Le thème de l’Europe a été pensé avant, parce que ce qui m’a intéressé c’est la trajectoire de Laurentiu, ses rêves. Il a mis l’énergie dans son sport qu’il n’a pas pu mettre dans sa vie. Il est allé aux États-Unis au moment du 11 septembre, après quoi il a dû revenir. J’ai détecté à travers lui un peu de l’histoire de mon pays. Après la révolution de 89, on s’est dit ça allait changer tout de suite, et lui il a essayé de partir en Amérique, le symbole de la liberté et après il est retourné en Europe. Et cela m’a beaucoup intéressé, comment la grande histoire c’est reflété dans son histoire, c’était un de mes thèmes principaux.

Les pays de l’Est qui sont passés par le communiste ont une autre réalité, un autre point de vue sur le monde. Je reviens à la révolution, c’est un désir de liberté. Et ces pays-là sont comme des enfants, ils sortent d’un monde où c’était très contrôlé et aujourd’hui, ils ont besoin de guide, ils ont besoin de quelqu’un pour leur expliquer. Moi je sens les choses un peu comme ça, tu rentres dans un autre monde. On a toujours une vision très romantique des révolutions, on croit que tout va changer tout de suite, mais ça ne fonctionne pas comme ça. Avec les révolutions, il y a des contre-révolutions et des fois des régimes dictatoriaux font suite. On l’a vu avec la Révolution française, la liberté se gagne difficilement, ça prend du temps, le chemin est long.

Je crois beaucoup en l’Europe, c’est sûr que ça met du temps, mais je pense que c’est notre seule chance. Moi je ne crois pas dans le nationalisme, je pense que dans l’avenir on pensera comme des Européens. Les Roumains croient beaucoup en l’Europe, de façon un peu naïve, un peu dans un rapport parents-enfants, mais on a le temps de grandir.

Propos recueilli par Michael Leete

 

Football Infini de Corneliu Porumboiu, en salle le 6 Juin, ci-dessous la bande-annonce :