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Entretien avec Julia Solomonoff pour la sortie de Nobody’s Watching

Rencontre avec Julia Solomonoff pour la sortie de "Nobody's Watching".

À l’occasion de la sortie « Nobody’s Watching », rencontre avec la réalisatrice Julia Solomonoff, qui signe ici son troisième film. Par le biais de cette comédie dramatique rythmée et entraînante, elle nous emmène dans la course folle d’un comédien argentin en galère dans les rues de New York, ville qu’elle connaît très bien.

Avec Nobody’s Watching, Julia Solomonoff dévoile l’histoire d’un acteur argentin qui quitte Buenos Aires pour tenter sa chance aux États-Unis. Hanté par une histoire amoureuse avec un producteur, Nico ne parvient malheureusement pas à trouver un rôle qui lui correspond à New York. Il fait notamment face à l’hypocrisie de certains directeurs de casting et perd peu à peu espoir.

Après avoir vécu entre Buenos Aires et New York pendant plusieurs années, Julia Solomonoff dévoile une vision inédite de la Grosse Pomme, que l’on voit rarement au cinéma. Elle revient avec nous sur ce projet grinçant et touchant, qui retranscrit parfaitement le tempo incessant de la « ville qui ne dort jamais ».

Vous avez tourné vos deux précédents films en Argentine. Pour raconter l’histoire de Nico, pourquoi avez-vous choisi New York plutôt qu’une ville comme Los Angeles, où l’industrie cinématographique est plus développée ?

La raison principale est que je vis entre New York et Buenos Aires depuis 20 ans. Mon histoire est new-yorkaise et je n’ai jamais essayé de vivre à Los Angeles. En réalité, le film ne parle pas de l’industrie cinématographique. Le fait que Nico soit acteur n’est pas une facette dominante du personnage. Le film n’est pas Tootsie [film de Sidney Pollack sorti en France en 1983, ndlr]. Ce n’est pas un film sur un acteur. Il parle de beaucoup de choses différentes et n’est pas uniquement axé sur la carrière de Nico. Il n’est pas seulement parti de Buenos Aires pour des questions professionnelles mais aussi pour des raisons personnelles.

Quand vous vous êtes installée pour la première fois à New York, est-ce que vous avez ressenti l’énergie de la ville et le fait que l’on ne s’arrête jamais comme Nico ?

Moi-même, je ne m’arrête jamais. [Rires] C’est intéressant parce que quand j’ai commencé à faire circuler le scénario, on me disait que Nico ne pouvait pas, dans la même journée, s’occuper d’un bébé, travailler dans un bar et sortir. Tout le monde me disait que c’était trop pour une journée, et je répondais que non, que c’est une journée normale à New York. Tu sors avec un sac à dos avec toutes tes affaires parce que tu vas passer 14 heures dehors. Si le film s’était passé à Los Angeles, ça aurait été difficile parce que tout le monde est en voiture. [Rires] À New York, je fais tout à vélo, même l’hiver. Alors oui, Nobody’s Watching ressemble à mes expériences à New York d’il y a quelques années, quand je suis arrivée et que j’étais étudiante. Aujourd’hui, je peux raconter cette histoire parce que le désespoir du Nico fait partie du passé pour moi. La fin du film est aussi très proche des raisons pour lesquelles j’ai débuté ma carrière en Argentine.

Interview de Julia Solomonoff pour la sortie de "Nobody's Watching".

Maintenant que vous enseignez à New York, est-ce qu’il vous arrive de retrouver des personnes qui ressemblent à Nico parmi vos élèves ?

Oui bien sûr. Je retrouve ça chez mes élèves mais pas seulement. L’idée du scénario a commencé quand j’ai commencé à voir des hommes faire du baby-sitting à New York. C’est quelque chose de nouveau. Nico avait peut-être trop de confort à Buenos Aires, sauf au niveau émotionnel, et c’est pour ça qu’il part. New York est une très bonne ville pour étudier, mais il faut passer un cap pour savoir si l’on veut s’installer définitivement dans la ville. Et c’est une décision qu’il doit prendre.

On se rend compte en regardant Nobody’s Watching que seul le bébé duquel il s’occupe regarde vraiment Nico. Vous avez voulu montrer la solitude que l’on peut ressentir dans une grande ville comme New York, même lorsque l’on est bien entouré ?

Exactement. Pour moi, Nico a plusieurs façades et les utilise comme un mécanisme de survie. Le seul rapport authentique qu’il a est celui avec le bébé. C’est un rapport qui est sans parole, mais le bébé est le seul à vraiment voir Nico. En tant qu’acteur, Nico cherche à être davantage regardé mais il n’y arrive pas. L’anonymat dans lequel il vit à New York était d’abord une libération pour lui mais, avec le temps, il s’est isolé.

Le sentiment d’étouffement qu’il ressent vient plutôt du fait qu’il ne s’est pas remis de sa rupture amoureuse ou du fait qu’il n’arrive pas à réussir professionnellement ?

Les deux choses sont très liées. Je pense qu’il n’y arrive pas parce qu’il dépend trop du passé, alors ça l’empêche de prendre des risques et de s’engager dans sa carrière. Je pense que ce sont ses problèmes internes, mais il y a aussi des problèmes externes. Être blond et latino-américain est difficile pour un acteur qui veut percer aux États-Unis selon moi. L’acteur dépend beaucoup des idées et des stéréotypes que les autres ont. Ce sont surtout les autres qui choisissent pour lui les rôles qu’il pourra interpréter.

Nico passe d’ailleurs un casting et on lui dit qu’il n’a pas le profil adapté pour jouer des personnages latino-américains. Est-ce que ce passage a pour but de pointer du doigt l’hypocrisie autour du sujet dans un milieu comme le cinéma ?

Oui, je connais beaucoup de personnes dans cette situation. Les Américains veulent montrer une diversité qui est déjà cloisonnée, qui a des règles très strictes. Pour moi l’identité ne se résume pas à la couleur mais également à la langue, la manière de penser, la culture, des choses qui sont plus dures à identifier visuellement. [Rires]

Vous auriez pu aborder le parcours de Nico de manière beaucoup plus dramatique. Pourtant, la réalisation n’appuie pas sur ses échecs. Pourquoi avoir fait le choix de ne pas développer dans un récit trop émotionnel ?

Beaucoup d’histoires sur l’immigration se basent sur des cas très extrêmes. J’ai beaucoup de respect pour cela mais c’est aussi important pour moi de parler du déracinement, ou d’une sorte d’exil émotionnel qu’on ne peut pas résoudre avec une carte de résident. Dans Nobody’s Watching, on aborde des problèmes existentiels, métaphysiques. Si j’avais traité ça de manière trop dramatique, j’aurais été aveugle par rapport à la réalité des personnes qui sont vraiment dans les extrêmes, et cela aurait été irrespectueux.

Nico est une personne de la classe moyenne qui peut toujours prendre un avion pour rentrer en Argentine. Ce n’est pas une question de vie ou de mort pour lui. Ça m’a donné une distance et un regard humoristique envers lui. Le film n’est pas une comédie, mais il y a des situations plus légères. Il ne faut pas le prendre comme une histoire trop dramatique. Je ne peux pas traiter Nico comme s’il était un réfugié.

Y a-t-il des films ou des réalisateurs qui vous ont inspirés pour Nobody’s Watching ?

Oui ! Trois films m’ont aidé à penser Nobody’s Watching. Le premier, c’est Happy Together de Wong Kar-Wai [sortie en 1997, ndlr]. C’est un film que je regardais aux États-Unis, pendant que j’étudiais à New York. C’était la première fois que je voyais Buenos Aires au cinéma telle que je la connais. C’est un regard étranger sur Buenos Aires, mais c’est le plus vrai et le plus beau que j’ai vu dans un film. Je l’ai vu plusieurs fois, mais j’ai dû m’en éloigner un peu pour que Nobody’s Watching n’en soit pas trop proche.

Le deuxième, c’est Macadam Cowboy [de John Schlesinger, sorti en 1969, ndlr], que j’aime beaucoup, très contemporain et très triste. Et le dernier, un peu plus léger, que j’aime beaucoup et que j’ai regardé avec Guillermo Pfening [l’interprète de Nico, ndlr] pour le côté pathétique mais drôle du personnage, c’est Frances Ha [de Noah Baumbach, sorti en 2013]. Ce sont trois films remplis d’émotion et d’énergie.

Propos recueillis par Kevin Romanet

Nobody’s Watching de Julia Solomonoff, en salle le 25 avril 2018. Ci-dessus la bande-annonce.

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