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Exfiltrés : entretien avec l’équipe du film

A l’occasion de la sortie en salle ce 6 mars de « Exfiltrés », nous avons rencontré le réalisateur Emmanuel Hamon, accompagné de deux des acteurs, Finnegan Oldfield et Kassem Al Khoja.

Exfiltrés offre un thriller géopolitique qui tombe à point nommé dans l’actualité du retour annoncé des femmes parties faire le djihad.– voir notre critique.

Nous avons rencontré à Bordeaux le réalisateur Emmanuel Hamon accompagné de deux des acteurs Finnegan Oldfield et Kassem Al Khoja. Où l’on a appris la façon dont le documentariste s’était emparé d’une histoire vraie pour en faire une fiction sur le mode thriller. Et dont lui et ses acteurs sont bien conscients de la singularité des personnages pris dans une situation complexe, dont le sujet fait encore l’actualité avec le retour des « revenants » de Syrie. Une riche rencontre empreinte d’une grande sincérité.

Heureusement que l’on sait que c’est une histoire vraie, tant elle est improbable. Quelle est la part de la réalité que vous avez transformée en fiction ?

Emmanuel Hamon : Franchement les grandes lignes dramatiques – le départ de Faustine avec son enfant, l’urgence, l’opération- sont complètement vraies. Les libertés qu’on a prises sont par rapport à des métiers et des choses qu’on essaye de rendre plus efficaces dans un film, avec une volonté d’y aller tambour battant. Les personnages ne sont pas une décalcomanie des vraies personnes, dont il faut s’extraire. C’est un sujet intemporel et plus universel que ces deux-là, le jeune français Gabriel et le jeune syrien Adnan, qui sont d’une même génération et qui s’engagent sur le terrain, dans un conflit. Ça aurait aussi bien pu se passer il y a 15 ans en Ex-Yougoslavie et il y a plus d’un demi-siècle pendant la guerre d’Espagne.

Vous êtes-vous autocensurés par rapport à la réalité ?

Emmanuel Hamon : On avait juste un deal de principe avec les protagonistes principaux pour protéger leur identité par rapport à l’histoire qu’ils ont vécue. Ce n’est pas du tout la même idée que le film Grâce à Dieu, dans lequel les vraies personnes sont mises en avant. Mais j’assume vraiment le fait que c’est un film de fiction, d’autant plus que je viens du documentaire.

Justement, quelle est l’origine du projet et comment êtes-vous entré dans le processus ?

Emmanuel Hamon : Les producteurs d’Epithète (Frédéric Brillion et Gilles Legrand) connaissent l’un des protagonistes. Ils avaient commencé à faire travailler le scénariste Benjamin Dupas, qui avait enregistré les vrais protagonistes pour nourrir le scénario. Les producteurs pensaient que c’était une bonne idée de prendre quelqu’un qui vient de l’univers du documentaire pour s’emparer de cette histoire, même si moi j’étais motivé pour assumer cette idée de faire un vrai film de cinéma. Il se trouve que j’avais été assistant réalisateur sur l’un de leurs films et qu’ils avaient aimé un certain nombre de mes documentaires. Quand ils m’ont raconté cette histoire, j’y ai vu la vraie promesse d’un thriller, car elle parlait de la complexité du monde dans lequel on vit, de ce conflit et des tenants et aboutissants par le biais des personnages.

Même si vous dites avoir voulu faire un film de cinéma, pensez-vous que votre parcours de documentariste vous a permis d’avoir une façon différente d’aborder le sujet ?

Emmanuel Hamon : Je ne sais pas. Mais peut-être que tous les réalisateurs n’auraient pas forcément tenu bec et ongles pour aller en Jordanie, qui a des frontières avec la Syrie et où il y a un million de réfugiés syriens, plutôt qu’au Maroc, pays dans lequel se tourne la majorité des fictions qui traitent de ce conflit. Ni pour accepter de mélanger les acteurs professionnels et Kassem Al Khoja, qui n’a jamais joué de sa vie, pour jouer un rôle important. Surtout que dans la production occidentale, on se dit qu’un arabe, c’est un arabe, et qu’on peut bien prendre un marocain pour jouer un syrien. Mais ça n’est pas la même langue, on ne parle pas pareil et surtout, Kassem et d’autres comédiens dans le film ont une histoire propre, qui n’est certes pas l’histoire du film, mais qui a nourri le tournage comme le rapport avec les comédiens français ou avec moi.

Comment avez- vous choisi les acteurs ?

Emmanuel Hamon : J’ai choisi assez vite Finnegan Oldfield, Charles Berling et Swann Arlaud. On a trouvé Kassem Al Khoja grâce à une casting director Coralie Amedeo qui s’est orientée vers la communauté syrienne en France.

Finnegan Oldfield : C’est encourageant de se dire que ça existe dans la vraie vie, qu’il y a des jeunes français qui sont vraiment prêts à apprendre à parler arabe pour aller sauver des gens à Raqqa. Au-delà du fait que ce soit très courageux, c’est un bel engagement. Je trouvais hyper intéressant que mon personnage ait franchi le cap et les frontières. J’ai travaillé avec Dalia Naous, qui interprète la rebelle Rukia et avec Kassem.

Kassem Al Khoja : Ça fait plaisir de faire un film qui parle de mon pays, dont je suis parti il a trois ans. Ça m’a aidé d’être syrien, j’ai passé les frontières comme Faustine quand elle est repartie, je suis moi aussi réfugié politique. J’ai bien aimé cette expérience et ça me donne envie de continuer. J’ai un agent, je passe des castings.

Kassem, avez-vous fait des remarques par rapport à la véracité de certaines scènes ?

Kassem Al Khoja : Oui ça m’est arrivé, et on m’a écouté.

Finnegan Oldfield : Les équipes jordaniennes bossent beaucoup avec les américains mais les assistants n’étaient pas vraiment dans la direction d’acteurs. C’est parfois Kassem qui comprenait mieux ce que les figurants étaient censés jouer et leur expliquait.

Comment vous y-êtes pris pour faire ressentir à l’écran la tension et l’état d’alerte permanent dans lesquels évoluent les personnages ?

Emmanuel Hamon : L’intrigue se déroule sur un mois. Avec la mécanique du thriller, il n’y avait pas une minute à perdre pour ces personnages. Il fallait justement travailler dans une vraie urgence, et avoir cette discipline sur le film, jour après jour. On a tourné sur neuf semaines. La première partie du tournage en Jordanie où la situation de guerre y est plus que palpable et tangible, a effectivement influé sur tout le monde, aussi bien l’équipe technique que les comédiens. Je ne sais pas si l’urgence est plus facile à trouver là-bas, mais c’est sûr qu’on n’est vraiment pas loin de la réalité qu’on raconte.

Ne cherchez-vous pas des excuses à votre personnage de Faustine (Jisca Kalvanda), surtout quand on sait que les femmes qui partent faire le Djihad sont connues pour être plus déterminées que les hommes ?

Emmanuel Hamon : J’insiste beaucoup sur le fait que cette histoire est particulière et unique. Un spécialiste du terrorisme qui a fait 150 procès, me disait qu’il n’y a pas un cas identique. Je n’excuse pas du tout le geste de Faustine, qui est grillée pendant les quarante premières minutes du film. Elle part pour de mauvaises raisons mais pas par radicalisation ou pour faire le djihad. Elle n’a pas trouvé sa place sociale dans sa vie en banlieue et avec une grande bêtise et une grande naïveté, elle croit à la propagande de Daech de créer un état social. Mais elle se rend compte très vite de son erreur, et surtout, elle découvre une dimension qui n’existait pas chez elle: mère responsable. Sa mission devient alors de sauver son enfant. C’est pour ça que le spectateur peut à un moment avoir envie d’y voir une forme de rédemption et qu’elle arrive à s’en sortir. Ce qui m’intéressait c’était de montrer Faustine au moment où elle part, et pas quand ni pourquoi elle s’est radicalisée et a été convaincue de partir. Tout ça, c’est hors du film.Le but n’est d’ailleurs pas de comprendre Faustine, mais de montrer la complexité de la situation. Le sujet du film, ce n’est pas la radicalisation. Je pense d’ailleurs que le sujet de la radicalisation n’est pas un sujet en lui-même. Il faut faire des films dessus. Je n’aurais jamais fait un film sur l’un des trois garçons qui part là-bas, ni sur un des terroristes du Bataclan, ça ne m’intéresse pas.

Faustine n’est donc pas le personnage principal du film?

Emmanuel Hamon : Non, il y en a d’autres. Exfiltrés, c’est une manière chorale de voir cette histoire de différents points de vue. Le point de vue du mari (Swann Arlaud), complètement impuissant, qui vient de voir sa femme et son enfant disparaître. Celui de Patrice (Charles Berling), qui est d’une autre génération qui découvre que rien ne se passe avec ses propres connexions, et qui se retrouve dans une espère de transmission, de passage de témoin, avec son fils. Il est impressionné par ce qu’est capable de faire son fils. Et puis les points de vue de Gabriel et Adnan, qui se débrouillent avec les moyens du bord – smartphones, tablettes, connexions des réseaux sur le terrain.

Comment avez-vous expliqué certaines scènes, difficiles à jouer, au jeune Ethan Palisson (qui interprète Noah) ?

Emmanuel Hamon : C’est un enfant de 6 ans à qui j’ai expliqué des choses très simples, scène par scène. C’est une gymnastique particulière et on travaille beaucoup plus au moment présent avec un enfant. Le petit garçon n’a pas beaucoup de scènes de dialogues, mais a une présence très importante, notamment dans sa relation avec Faustine. Je disais d’ailleurs à Jisca que c’était lui qui révélait au spectateur où elle en était avec lui. 

Pensez-vous que le fait que votre film sorte au moment de la question du retour des djihadistes en France, va lui donner plus visibilité ?

Emmanuel Hamon : C’est une histoire que j’essaye de déplacer par rapport à l’actualité, même si on ne prévoit pas quand un film va sortir. On a commencé à travailler sur le film il y a trois ans, avec l’angoisse qu’il y ait pas d’attentat avant la sortie du film. Je pense que le public est capable aujourd’hui de voir le film avec plus de distance, peut-être d’accepter la dimension humaine de certains personnages complexes. Mais ce film est unique et n’est en aucun cas la représentation de ces femmes qui veulent rentrer en France.

Vous ne faites d’ailleurs pas de cadeaux aux Services de Renseignements Français, que vous n’hésitez pas à montrer assez peu concernés par rapport à la situation ?

Emmanuel Hamon : On ne peut pas dire que les états occidentaux en général soient en effet clairs dans la marche à suivre, même si tout n’est pas forcément sur la place publique. Et je n’ai pas l’impression qu’on est forcément loin du compte dans le film par rapport à ce qu’on dit sur les différentes forces en présence.

Quelle bonne idée d’avoir fait jouer Xavier Legrand !

Emmanuel Hamon : Je le connais bien et je le trouve formidable au théâtre. Il y a d’autres connexions entre nous, puisque mon monteur est celui de son film et la coach enfants également. J’avais vraiment envie qu’il joue ce rôle. Je pense qu’on partage un point de vue commun sur le fait de traiter un sujet social sérieux politique tout en  se donnant les outils du thriller, d’une vraie efficacité. Il faut amener des spectateurs qui ne seraient pas juste des lecteurs des pages du Monde sur la Syrie mais aussi des gens qui vont être pris par une histoire qui va les faire réfléchir.

Avez-vous un prochain film en préparation ? Fiction ou documentaire ?

Emmanuel Hamon : J’ai deux projets de fiction que je développe avec les mêmes producteurs, et ça a encore un rapport avec des sujets de société. On va voir celui qui avance le plus. C’est d’ailleurs ce qui me guide vraiment : les personnages puissants avec lesquels on est embarqué. J’essaie d’écrire un rôle pour Finnegan, dans l’un des projets et pour Swann dans l’autre.

 

Exfiltrés de Emmanuel Hamon, en salle le 6 mars 2019. Ci-dessus la bande-annonce.  Retrouvez ici toutes nos bandes-annonces.

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