François Ozon (Tout s'est bien passé) : "Je n’avais pas envie d’être dans le pathos"

Le réalisateur nous parle de son adaptation du roman d’Emmanuèle Bernheim

François Ozon (Tout s'est bien passé) : "Je n’avais pas envie d’être dans le pathos"

Nous avons rencontré François Ozon, lors de la présentation à Bordeaux du film "Tout s’est bien passé". Avec sincérité, il a évoqué son amie Emmanuelle Berheim, qui a co-écrit plusieurs de ses scénarios, ainsi que la façon dont il a appréhendé l'adaptation de son livre éponyme ou la naissance de son désir de faire un film.

François Ozon adapte Emmanuèle Bernheim

Avec Tout s’est bien passéFrançois Ozon adapte le roman éponyme d’Emmanuèle Bernheim, décédée le 10 mai 2017 d'un cancer. À 85 ans, le père de cette dernière a été hospitalisé après un accident vasculaire cérébral. À son réveil, se trouvant trop diminué, il annonce à sa fille qu'il souhaite mourir et lui demande son aide. Le père, André, est interprété par André Dussollier tandis que Sophie Marceau incarne Emmanuelle et que sa sœur Pascale est jouée par Géraldine Pailhas. Nous avons rencontré le cinéaste François Ozon pour parler de son adaptation.

François Ozon
François Ozon ©Sylvie-Noëlle

Pourquoi avoir adapté Tout s’est bien passé, le livre éponyme de votre défunte amie Emmanuelle Bernheim ?

Je ne peux pas vous dire précisément, c’est quelque chose qui s’impose. Emmanuelle Bernheim m’avait envoyé les épreuves de son livre en 2013, en me demandant si ça m’intéressait de l’adapter. Mais à l’époque, je ne m'en sentais pas capable. Et d’autres réalisateurs s’y sont intéressés, comme Alain Cavalier. Il devait faire une adaptation avec Emmanuelle dans son propre rôle et lui devait jouer son père, un peu comme dans son film Pater avec Vincent Lindon. Ça a été un peu dur pour lui parce qu’Emmanuelle a développé son cancer foudroyant, donc le film ne s’est pas fait. Mais il a réalisé un très beau documentaire, Être vivant et le savoir, dans lequel on voit des images d’Emmanuelle avec laquelle il parle de ce projet de film.

Et après la mort d’Emmanuelle en 2017, j’ai eu envie de relire le livre pour la retrouver et je me suis senti prêt. C’est toujours une question de timing, comme pour Été 1985, livre que j’avais lu quand j’avais 20 ans. Il m’a fallu 30 ans. Je pense que les choses ont besoin de maturer, puis vous savez que c’est le bon moment.

Tout s'est bien passé
Tout s'est bien passé ©Diaphana Distribution

En adaptant son livre après son décès, avez-vous ressenti une sorte de dette morale envers elle ?

Je me suis senti responsable d’être à la hauteur de ce qu’elle a écrit et vécu. C’est un peu une expérience que j’avais déjà vécue avec Grâce à Dieu, où j’avais également des gens réels en vie et envers lesquels je me sentais aussi une responsabilité. Elle n’aura jamais vu le film mais je sais que son entourage est très content.

Votre film traite de l’euthanasie, sujet difficile, mais ce n’est pourtant pas un film sur la mort ?

C’est ce qui m’a plu dans le livre d’Emmanuelle. Faire le film du côté de la vie et faire en sorte qu’il ne soit pas morbide. Parce que le grand paradoxe du film, c’est que c’est l’histoire d'André, un homme qui a un appétit de vivre et s’il veut mourir, c’est parce qu’il n’a plus les moyens d’avoir la vie qu’il souhaite. Je ne fais pas des films à message et le thème de l’euthanasie ne m’intéresse pas plus que ça. Ce sont les liens familiaux qui m’intéressaient et comment une telle décision a un impact au sein d’une famille.

Le fait de travailler sur cette histoire a-t-il changé votre regard sur l’euthanasie ?

Ce qui me choque, c’est que la loi Leonetti ne permette pas que les gens partent dans des conditions heureuses, en famille. Si ça me semble normal d’accompagner ses parents à bien vieillir, je trouve que ce devrait être à la société et au corps médical de s’en charger, et non à nous, les enfants, de les accompagner dans la mort, en Suisse ou en Belgique. Mais Sophie Marceau, quant à elle, pense que oui.

Tout s'est bien passé
Tout s'est bien passé ©Diaphana Distribution

C’était intéressant de donner à voir une femme écrivain confrontée à la dure réalité qui l’empêche d’écrire et de laisser libre cours à son imagination ?

Je me suis rendu compte en filmant que ce qu’Emmanuelle avait traversé avait dû être un enfer et que ça a dû avoir un impact sur sa vie. Je ne fais pas le lien, mais elle a fait un cancer fulgurant quelques années après, et je me dis que ça n’a pas dû être si anodin d’avoir à organiser ça. C’est Pascale qui m’a raconté que son père André avait suggéré qu’Emmanuelle devrait écrire un livre parce que ça ferait une bonne inspiration. Pascale m’a assuré ne l’avoir surtout pas dit à sa sœur parce que sinon elle ne l’aurait jamais écrit. D’ailleurs elle a mis du temps parce qu’André est mort en 2009 et le livre est paru en 2013.

Comment avez-vous fait pour soigneusement éviter le pathos ?

Je n’avais pas envie d’être dans le pathos et il n’y a pas de scènes sentimentales avec des violons. Mon grand enjeu c’était de demander aux comédiennes de ne pas pleurer. Dans chaque scène, Sophie Marceau et Géraldine Pailhas étaient au bord des larmes et se projetaient par rapport à leur propre père et à leur famille. Mais il fallait contenir l’émotion jusqu’à la fin du film. « Pas de pleureuses » comme le dit André, qui est en même temps dans une forme de pudeur et une espèce d’ironie et de cynisme de mettre les choses à distance et de ne pas vouloir découvrir ses émotions. Ça fait partie de sa génération, car ses filles auraient plus envie de débordements.

Tout s'est bien passé
Tout s'est bien passé ©Diaphana Distribution

Par exemple, le père ne dit jamais merci, même à la fin après tout ce qu’elles ont fait, tout lui est dû. Ce personnage est assez égoïste mais il regarde quand même la mort en face. Il est très cash et l’humour vient de là : la mort est tellement taboue dans notre société que quand quelqu’un en parle ouvertement avec ce désir aussi fort, ça perturbe tout le monde.

Chaque spectateur ressent les choses très différemment, ça dépend de l’histoire de chacun et j’ai fait en sorte que chacun puisse se projeter dans cette histoire, soit en empathie avec ses filles et se pose la question de ce que l’on ferait si on était dans la même situation. Pour moi, un film est un endroit où on s’interroge, où on ressent des émotions et après, le spectateur fait son trajet intérieur et son propre avis.

Votre adaptation est très fidèle du livre, mais avez-vous pris quelques libertés ?

Le livre était assez facile à adapter car Emmanuelle n’était pas dans la psychologie. Elle a une écriture à l’os, elle est dans les faits, ce qui est très bien dans le cinéma. J’ai essayé de garder cet aspect behavioriste, c’est à travers des actes et les mouvements des personnages qu’on raconte l’histoire plus que par des paroles.

André, qui était assez pervers, a toujours tout fait pour séparer les deux sœurs et les mettre en rivalité. Ce que je trouvais beau, c’est que cette épreuve les rapproche et je voulais vraiment montrer ça même si ça ne s’est pas vraiment passé comme ça dans la réalité à la fin. Elles n’ont pas passé une nuit ensemble, ça s’est passé au téléphone. Mais j’avais besoin qu’elles commencent leur deuil ensemble. Je donne aussi à la dernière soirée un aspect plus comédie.

Tout s'est bien passé
Tout s'est bien passé ©Diaphana Distribution

Et j’ai rajouté le personnage de la mère Claude (Charlotte Rampling), qui n’était pas du tout développé dans le livre. C’est en faisant une enquête pendant l’écriture du scénario auprès des gens qui ont très bien connu Emmanuelle que j’ai appris que sa mère était une sculptrice importante, extrêmement dépressive, et qu’il y avait donc deux artistes dans la famille.

Pouvez-vous nous parler de votre choix d'André Dussolier pour incarner André ?

J’ai très vite pensé à André pour le rôle. Il a tout de suite été hyper enthousiaste. C’est un acteur très perfectionniste, qui a tout de suite senti le potentiel du personnage qu’il a adoré et je sentais qu’il avait beaucoup de plaisir à balancer toutes les petites vacheries. Il a travaillé l’élocution et sa manière de parler avec un orthophoniste et grâce à la vidéo qu’Emmanuelle a faite de son père, que Serge Toubiana m’a donnée. Il ne bougeait pas et il lui fallait quand même deux heures de maquillage tous les jours.

Votre tournage a été impacté par le Covid ?

Le tournage a été très compliqué puisque le premier jour était le premier jour de confinement. On sentait que quelque chose allait se passer juste avant parce que les hôpitaux nous prévenaient qu’on n’aurait peut-être pas les chambres qu’on voulait. Et à un moment, tout s’est arrêté. Donc on a attendu et le tournage a repris le 15 juillet 2020. On a changé les décors et on n’a pas tourné dans les hôpitaux dans lesquels il y avait des patients. On était souvent dans des bâtiments vides.

Quelle est votre relation avec le Festival de Cannes, qui vous a sélectionné de nouveau ?

J’adore aller au Festival de Cannes, c’est le Temple de la cinéphilie et il y a une telle effervescence. Il y a une grosse pression pour les films français et tout le monde nous attend avec la Kalachnikov. C’est aussi un très bon tremplin pour l’international, le film est déjà acheté partout dans le monde. Quant aux prix… De toute façon, je n’ai jamais de prix, ni au Festival, ni aux César. J’ai l’habitude maintenant, je suis vacciné !

Propos recueillis par Sylvie-Noëlle.

Tout s'est bien passé de François Ozon, en salle le 22 septembre 2021. Retrouvez ici notre critique du film.

 

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