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Jerzy Skolimowski : « le cinéma social est important à toutes les époques »

À l’occasion du festival Toute la Mémoire du Monde qui se tenait du 13 au 17 mars 2019 à la Cinémathèque Française à Paris, nous avons rencontré le cinéaste Jerzy Skolimowski. Du haut de ses 80 ans, le réalisateur nous a parlé du cinéma social d’hier et d’aujourd’hui, des nouveaux médias et de ses trois œuvres de chevet.

Du 13 au 17 mars dernier, se tenait à la Cinémathèque française, située dans la capitale, la 7e édition du festival Toute la Mémoire du Monde. Pendant ces quelques jours, et comme chaque année, la maison mère du 7e art, a mis à l’honneur les œuvres d’hier et d’aujourd’hui. Cette année, le festival était présidé par Nicolas Winding Refn. Grand amateur du cinéma de genre, dont il est un défenseur et un faiseur, il avait en invités d’honneur les cinéastes Alejandro Jodorowsky et Jerzy Skolimowski.

Nous avons d’ailleurs rencontré ce dernier, le vendredi du festival, entre deux séances. Du haut de ses 80 ans dont 57 ans de carrière, le réalisateur polonais nous a livré des confidences émouvantes sur le cinéma qu’il défend, celui qui s’intéresse aux gens et dont on en sort plus grand. De son propre travail à celui des artistes d’aujourd’hui, de son avis sur les nouvelles façons de voir les films, à l’importance d’un cinéma pensé comme une valeur historique.

Que pensez-vous de l’impact qu’un festival tel que celui-ci peut avoir aujourd’hui? 

C’est merveilleux qu’un tel festival existe aujourd’hui ! Pour les nouvelles générations c’est une opportunité incroyable car elles peuvent avoir accès à des films qui n’ont parfois pas de copies DVD. Pour les anciennes générations c’est important aussi d’ailleurs. Les gens qui comme moi, ont un certain âge et qui pendant des années ont fabriqué un cinéma de niche. C’est une nouvelle occasion de faire ses preuves en tant qu’artiste, de montrer une nouvelle fois nos films et d’avoir, grâce à un public différent (avec des références différentes, des vécus différents, etc) une nouvelle réception. Et je ne parle pas que pour moi et pour mon travail mais pour un tas d’autres artistes. Donc oui, c’est merveilleux et je pense que ce mot est parfait pour qualifier ce festival. 

Votre cinéma, et vous-même, avez traversé les générations, avec le recul que vous avez aujourd’hui, savez-vous pourquoi? 

Je l’ai réalisé il y a peu… à vrai dire je n’avais jamais pris le temps de faire le point sur ma carrière ou de regarder derrière moi. Si les films que j’ai réalisés il y a vingt ou trente ans, parlent toujours aujourd’hui alors tant mieux. J’imagine que nous vivons dans une période complexe où les spectateurs ont besoin d’y voir un peu plus clair. J’ai essayé de créer une atmosphère dans chacun de mes films avec des liens entre les situations politiques et les situations sociales dans lesquelles nous nous trouvions au moment du tournage et de la production de ces films. Je pense que c’est en grande partie pour ces raisons que mes films peuvent être vus aujourd’hui. Et puis, pour parler du cinéma en général, le fait qu’il change constamment et que les films d’une décennie ne ressemblent pas à la décennie précédente et ainsi de suite… par exemple les films de la Nouvelle Vague n’ont plus rien à voir avec les films d’aujourd’hui… et bien ça a une valeur historique. J’espère que les spectateurs ont conscience de ça. 

Vous parlez du cinéma social… vous pensez que c’est important aujourd’hui d’avoir un cinéma de ce genre ?

J’aime croire que le cinéma social est important à toutes les époques car il est, encore une fois, d’une valeur inestimable. Ma génération avait besoin de ce cinéma et celle d’aujourd’hui aussi. Il est le bienvenu, et doit toujours l’être, partout. Surtout parce qu’il est une valeur historique bien plus que tous les autres genres de cinéma. Il est le témoin d’un contexte politique, d’un contexte social et cinématographiquement il est là aussi pour nous rappeler les méthodes de tournage, de production, etc, qui changent de manière constante. 

La réalisatrice Nadine Labaki et le jeune acteur Zain Al Rafeea sur le tournage de Capharnaüm. 

Quel est le dernier film qui rentre un peu dans cette « catégorie » (film social) que vous avez vu et qui vous a marqué ?

Sans aucun doute: Capharnaüm de Nadine Labaki. J’ai été totalement pris et emporté par ce long-métrage qui représente, pour moi, cette nouvelle vague de films sociaux. J’admire le travail de la réalisatrice qui a dû être vraiment très difficile. Déjà parce qu’elle aborde un sujet très sensible et en plus parce qu’elle filme des acteurs qui n’en sont pas. Le résultat est tout simplement incroyable et à tous les points de vues. Que ce soit au niveau du scénario, de la direction d’acteurs mais aussi de la mise en scène. Le travail avec la caméra est magnifique. C’est sans aucun doute un travail fait avec amour et passion. J’ai envie de dire chapeau bas Nadine Labaki !

Aujourd’hui, nos façons de voir les films ont changé, notamment avec les plateformes de streaming, comme celle que Nicolas Winding Refn a mis en ligne, BYNWR. Vous qui avez une carrière aussi longue, qu’en pensez-vous ? 

De mon côté, et ce n’est que parce que je suis un vieux monsieur (rires), je n’ai aucun abonnement à ces plateformes et je n’y suis pas familier. Je ne pense même pas être la bonne personne pour parler de ça… mais, d’un point de vue d’artiste je trouve que nous devons vivre avec notre temps. C’est sûrement un peu un avis général ce que je vais dire mais si nos films doivent être vus sur ces plateformes, alors qu’ils le soient. Nous ne faisons pas des films pour qu’ils ne soient pas vus après tout. Avec le temps, tous les aspects de nos vies, pas uniquement du cinéma, changent. Avec les nouvelles manières de regarder des films, les nouvelles technologies etc… nous devons nous les approprier. Tout est progrès : nos vies, nos œuvres, le cinéma, etc. Je dirais même que c’est naturel. 

Si vous deviez faire un film aujourd’hui, comment serait-il ? 

J’ai fait trois films pendant ce siècle: Quatre nuits avec Anna en 2006, Essentiel Killing en 2010 et 11 minutes en 2015. Ces trois films sont très différents les uns des autres. Le premier est un drame intimiste avec une histoire d’amour très étrange, qui est, je pense, universel et qui n’a pas de temps. Le deuxième, dont l’acteur principal est Vincent Gallo, a été beaucoup nommé et récompensé dans les festivals notamment parce qu’il est, et je le crois, un drame politique qui parle des conditions dans lesquelles certains hommes vivent. Il a donc un temps et il marque ce temps. Le dernier, est plus « léger » et parle du rôle important des accidents dans la vie. Ces moments que nous n’avons pas contrôlés, prévus et planifiés. Je pense que si je devais faire un film aujourd’hui, il représenterait un peu ce que je viens de dire: il serait différent et il montrerait, je crois, la palette des sujets qui m’intéressent et qui me nourrissent. 

Nous sommes dans un festival qui prouve qu’il est important d’avoir un travail de mémoire et de conservation des œuvres. Si vous deviez conserver trois œuvres, lesquelles serait-elles ? 

Je choisirai d’abord un classique. Pour moi, ce serait, un de mes films préférés qui s’appelle Au hasard Balthazar réalisé par Robert Bresson. Qui peut être vu n’importe où et n’importe quand. C’est ce genre de films fait avec des émotions. Je ne me sépare jamais de ce film comme si c’était mon enfant ou mon frère, enfin vous voyez (rires). Deuxièmement, je prendrai un film que j’emporte toujours avec moi surtout pendant les tournages et c’est un film qui fait partie des classiques italiens. Sûrement un film d’Antonioni, peut être Le Cri ou un film de Fellini. En tous cas là maintenant je ne peux pas choisir mais ce serait un de ceux là. Le troisième serait sans aucun doute un film un peu oublié, un peu moins connu… ce serait The Fifth Horseman is Fear de Zbyněk Brynych 

Propos recueillis par Pauline Mallet au Festival Toute la Mémoire du Monde 2019

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