Léa Mysius (Les Cinq diables) : "Adèle Exarchopoulos est une actrice extraordinaire"

Après "Ava" (2017), son premier long-métrage remarqué, Léa Mysius propose avec "Les Cinq diables" un drame familial fantastique d'une grande maîtrise. Rencontrée lors du 75e Festival de Cannes, la réalisatrice nous parle de sa nouvelle œuvre et de sa collaboration avec Adèle Exarchopoulos.

Les Cinq diables, la confirmation de Léa Mysius

Léa Mysius avait marqué les esprits en 2017 avec Ava, son premier long-métrage qui révélait autant cette jeune réalisatrice que la comédienne Noée Abita. Les années ont passé, et voilà enfin la confirmation de l'auteure avec Les Cinq diables, nouvelle œuvre à hauteur d'enfant. Cette enfant, cette fois, c'est Vicky, une jeune fille solitaire qui se découvre un don. Dotée d'un odorat presque surhumain, elle parvient, en sentant une odeur spécifique, à voyager dans les souvenirs de jeunesse de sa mère. Une part fantastique maîtrisée par Léa Mysius, qui revient avec nous sur l'écriture de son film, ses thématiques et la présence d'Adèle Exarchopoulos.

Retrouvez également ici notre avis sur le film.

On vous avait découverte avec votre premier long, Ava. Que s'est-il passé pour vous depuis ?

Ava a bien marché auprès des critiques. Le film a eu un bon retentissement à la Semaine de la critique de Cannes. Et les chiffres en salles étaient plutôt bons pour du cinéma indépendant. Parallèlement, j’avais aussi du travail en tant que scénariste. Pour Techine, puis pour Arnaud Desplechin avec Roubaix, une lumière. Ensuite, Claire Denis m’a appelée mais là j’avais vraiment besoin d’avancer sur Les Cinq diables. J’ai donc pris six mois pour écrire une première version et ensuite travailler le film de Claire, Stars at Noon.

L’écriture a donc été assez longue. Mais il faut ajouter à cela le confinement. On devait tourner il y a deux ans, et on a été arrêté. Le tournage a ensuite été décalé d’un an, pour des questions de disponibilités, de décors, et aussi de saison vu que je voulais des montagnes avec de la neige. Mais malgré les contraintes, notamment budgétaires vu qu’on a perdu de l’argent, je pense que le scénario s’est amélioré pendant ce temps. Et la double préparation n’a pas été de trop.

Quel a été votre processus d'écriture et comment la part de fantastique s'est développée ?

L’écriture était plus complexe pour Les Cinq diables que pour Ava. Je suis partie des personnages et autour d'eux j’ai écrit des scènes. Mais pas dans l’ordre, et de manière assez littéraire. J’ai construit comme ça le scénario au fur et à mesure en inventant l’histoire des personnages.

Ensuite, le fantastique est arrivé assez vite avec l’idée que l’enfant serait transportée dans des souvenirs. Il y a un film en particulier qui m'a inspiré, c'est Le Tambour (1979) de Volker Schlöndorff, où un enfant, qui peut casser du verre en criant, décide d’arrêter de grandir à quatre ans. Ça m'a donné des idées pour Vicky qui est transportée dans ses souvenirs qui ne sont pas les siens. Je trouvais ça intéressant, car elle se balade. Je pense que ça rend le film très ludique et pas cérébral. Et évidemment ça me permet aussi de parler d'une petite fille qui est écrasée par le poids d'un passé qu'elle ne connaît pas.

Il y a une certaine opposition entre Ava, marqué par la mer et le soleil, et Les Cinq diable, dans un lieu plus froid à la montagne.

On fait toujours un film par rapport au précédent. C'est vrai qu'après le soleil, j’avais envie de froid et de montagne. Surtout que c’était des lieux que je ne connaissais pas. Je voulais découvrir de nouvelles sensations, de nouvelles choses à filmer. Je voulais des paysages à la fois grandioses et suffocants.

Adèle Exarchopoulos est impressionnante dans Les Cinq diables.

Sa grande qualité, c'est qu'elle peut être dirigée comme une actrice non-professionnelle. Elle a toute la technique et une palette de jeu. Elle est impressionnante, oui. Elle est toujours juste et elle a une maîtrise des émotions. Sa personnalité a pas mal contaminé le personnage, ce qui est normal. Je trouvais qu'Adèle a cette force, cette envie de proposer toujours quelque chose de vivant sans être académique. C'est une actrice extraordinaire. Elle est dans la vérité du moment.

Elle propose une mère étonnante, ni totalement chaleureuse, ni totalement déconnectée.

C'est une mère très distante, en effet. C’est volontaire. En fait, j’ai demandé aux comédiennes d’être comme deux animaux. Comme si Adèle était une girafe, et que l’enfant était un oiseau parasite qui gravite autour. Mais Adèle devait l’accepter sans y faire attention. Parce qu’elle est ailleurs, elle est dans une autre histoire et elle n’est pas heureuse. Sa fille qui l’aime énormément essaie de la ramener sur terre en fait.

Vous pointez aussi dans le film un racisme généralisé, presque intégré par les protagonistes.

Ava parlait déjà un peu de cette montée de l’extrême droite, de la haine des différences. Ici, je voulais montrer que le racisme, mais aussi l’homophobie, n'est pas frontal. C’est insidieux, par des petites phrases, des choses du quotidien. On suffoque aussi avec ça. Et personne ne dit rien dans le film. Je voulais que le spectateur réagisse lui-même.

Les Cinq diables, dans les salles le 31 août 2022.

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