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Mauvaises herbes : rencontre avec Kheiron

À l’occasion de sa sortie en salle le 21 novembre 2018 de « Mauvaises herbes », on a rencontré Kheiron, à la fois scénariste, réalisateur, comédien et co-producteur.

Mauvaises herbes est un feel good movie qui a le mérite d’aborder des sujets sensibles qui parleront à beaucoup d’adolescents.– voir notre critique.

Nous avons rencontré Kheiron, lors de la présentation à Bordeaux de son film Mauvaises herbes, qui sort opportunément le jour de son anniversaire. Le jeune homme, à l’enthousiasme très communicatif et qui a plus d’une corde à son arc, nous a longuement parlé de sa propre expérience inspirante d’éducateur médiateur auprès de jeunes exclus du système scolaire. Il a évoqué sa manière de travailler et de façonner ses personnages et ses choix assumés d’aborder une multitude de thématiques ou de ne pas montrer certaines scènes. Il a même répondu à des questions qui auraient pu le fâcher et nous a permis de mieux comprendre ses différentes casquettes d’artiste. Une rencontre sincère et généreuse, à l’image du bonhomme.

Vous avez plusieurs casquettes à votre actif : humoriste, rappeur, réalisateur, comédien… quel est le métier qui vous correspond le plus et où vous sentez-vous le plus libre ?

Kheiron : Le point commun de tous ces métiers, c’est auteur. On l’oublie souvent mais à la base, je suis surtout auteur. J’écris avec l’envie de raconter les choses et chaque histoire a son meilleur format. Il y a des choses qu’on doit dire en One Man Show, et d’autres au cinéma. Ce sont deux métiers différents mais j’affectionne autant l’un que l’autre. L’espace de liberté maximal pour moi, c’est la scène, car je gère mon timing, je peux être très acide et choquer le public parce que je sais que juste après, je peux rectifier et amener mon public là où je veux. Mais ce n’est pas forcément là où je prends le plus de plaisir. Aujourd’hui, j’ai la chance de faire des films que j’aime, je me prends tellement la tête sur les scénarios que j’arrive à obtenir les financements assez rapidement. Nous trois en rien, je l’ai financé en 5 jours, et Mauvaises herbes en 4 jours et on a eu le choix des partenaires. Pour moi la définition d’un artiste, c’est d’essayer de surprendre son public. Quand on lui donne exactement ce qu’il attend, au mieux on le satisfait, au pire, on risque de le décevoir. J’adore quand des gens sortent du spectacle et disent qu’il ne ressemble tellement pas à mon film.

Est-ce votre expérience d’éducateur pendant quatre ans qui vous a inspiré pour ce film ?

Après Nous trois ou rien, j’avais à cœur de ne pas décevoir le public et de rester dans cette veine de comédie dramatique. Je suis naturellement parti de mon vécu avec des enfants en difficulté et c’est clairement ce qui m’a inspiré cette histoire. Car j’ai eu la chance de sortir grandi de mon expérience avec eux et j’ai réellement vu des miracles se réaliser sous mes yeux. J’ai été à la place de Waël, mais j’avais une équipe : une psychologue, un médiateur, un professeur de soutien scolaire et on aidait les gamins pendant la durée de leur exclusion. On préparait au mieux le retour dans la classe. Je ne crois pas en la force car je devais faire en sorte qu’ils reviennent après le premier jour obligatoire, je ne pouvais donc pas me permettre d’être brusque avec eux et de leur imposer quoi que ce soit. Donc on a travaillé sur le désir, car je crois au travail sur l’envie. C’est pareil pendant un tournage, il faut que chacun ait envie de s’impliquer, du chef opérateur, aux comédiens, en passant par le musicien.

En quoi était-ce important pour vous d’aborder dans votre film les difficultés de communication que rencontrent tous ces jeunes?

Les trois-quart des maux viennent du manque de communication. J’ai fait de la médiation, ça m’a beaucoup appris. Le médiateur ne dit pas qui a raison et qui a tort ; il n’a aucun pouvoir mais aide à trouver des solutions lors d’un conflit, et ne parle plus que du ressenti. Je pense vraiment qu’apprendre à communiquer, c’est un métier. C’est important de savoir qu’on peut ne pas être d’accord. Il va forcément y avoir un moment où les deux cercles vont se croiser et trouver le petit point d’accroche. J’ai bossé avec ces enfants et dans 100% des cas, c’était un problème de communication qui crée un fossé et une barrière. Avec les jeunes, il faut juste être honnête et sincère, et avoir de l’empathie, sans pour autant être laxiste. Ce n’est pas une question de milieu social, mais de ne pas avoir peur de l’autre. Quand on voit ce qu’une personne ressent face à la peine qui lui a été infligée, on ne se comporte pas pareil quand on veut avoir raison.

Diriez-vous qu’un cinéaste est un médiateur entre les personnages?

C’est comme pour toutes les disciplines de l’art, je pense qu’il y a autant de réalisations que de réalisateurs. Moi je le fais peut-être inconsciemment. « On est comme un oignon, on a tous plusieurs couches » est une phrase que j’adore dans Schrek, car je ne crois pas au bien ou au mal et j’aime bien des personnages avec de la profondeur et plusieurs couches. Si Mauvaises herbes avait été une série, j’aurais adoré avoir le temps développer le personnage de Franck (NDLR : le policier, interprété par Alban Lenoir) et j’aurais montré pourquoi il en est arrivé à ce stade et est devenu ce Franck, ce qu’il s’est passé dans sa vie. On l’aurait compris et moins jugé.

Pourquoi avoir cité Victor Hugo ?

Je suis très fan de citations – j’ai une liste de citations dans mon téléphone et quand je ne vais pas bien, je les lis, c’est candide mais ça m’aide à relativiser et à prendre du recul. Je suis donc parti de la phrase de Victor Hugo « Il n’y a ni mauvaises herbes, ni mauvais hommes, il n’y a que de mauvais cultivateurs » pour l’étayer. Elle veut tout dire et devrait être inscrite dans chaque école. 

Mais ne croyez-vous pas que l’on déresponsabilise des personnages qui ont une bonne raison d’avoir mal agi?

Non, la différence c’est qu’il ne faut pas être laxiste. Si par exemple quelqu’un commet une faute, je ne dis pas qu’il faut dire que ce n’est pas de sa faute parce qu’il a eu des problèmes. On le punit et on lui fait comprendre qu’il n’a pas bien agi. Et on doit aussi faire un travail de notre côté qui s’intéresse à la cause et pas seulement à la conséquence, car en l’aidant lui, c’est nous tous que nous sauvons, car nous serons les premiers bénéficiaires de ce qu’il va devenir.

Pourquoi ne pas avoir précisé de quel pays en guerre il s’agit dans votre film ?

J’ai fait exprès de ne pas marquer le pays au fer rouge, car je voulais qu’on puisse se reconnaître dans le parcours d’un enfant qui part de rien et est accablé par tout ce qui se passe autour de lui. Je voulais, comme pour Nous trois ou rien en Iran, que les gens me disent que ça leur rappelle un pays qui n’a rien à voir avec L’Iran. Il y a quand même un indice dans le film, où on peut comprendre le pays dont il s’agit.

C’était important pour vous d’avoir fait naître Waël dans ce contexte de guerre ?

J’ai un problème parce que d’un côté j’adore les comédies, surtout les textes et les bons mots et moins les gags, qui me font moins rire. Mais il faut un contexte plus léger et le collège s’y prêtait vachement. Mais j’aime aussi le cinéma d’ailleurs et qu’on sorte le spectateur français de son quotidien avec des films, des images et des cultures qui viennent de loin. Il me fallait un moyen de mixer les deux. En créant un background à mon personnage principal, c’est plus facile. Je suis parti sans le nommer du massacre de Sabra et Chatila, historiquement très important parce qu’il n’a toujours pas été réglé aujourd’hui. Et j’aime qu’on soit dans une classe et qu’on rigole de choses actuelles, puis qu’on se retrouve d’un coup avec des flash back dans un autre pays, une autre langue, une autre histoire, d’autres décors, une autre lumière et aucune aide visuelle.

Pourquoi avoir choisi de ne pas montrer de scènes de violence de guerre ?

Dans ma salle en tant qu’humoriste, je gère ce qui se passe avec le public, et à la fin je suis maître de la situation. Par contre, je ne sais pas qui va voir mon film et dans quel contexte. J’aurais pu montrer, comme dans n’importe quel film, une scène de massacre, avec du sang, mais je n’ai pas envie que les gens détournent le regard ou ne soient pas à l’aise parce que je ne suis pas là pour rattraper derrière. Peut-être que je fais une erreur, mais le fait de ne pas être trash et premier degré me permet de trouver des palliatifs artistiquement plus intéressants et d’aller justement chercher ailleurs, par des ombres ou une musique décalée.

Avez-vous pensé à Catherine Deneuve et à André Dussollier en écrivant leurs rôles ?

Non je ne pense jamais aux comédiens quand j’écris – sauf pour moi. La première chose que je fais quand j’ai fini d’écrire un scénario, c’est de relire le texte en me mettant à la place de chaque rôle. Je me pose la question : est-ce que moi, j’aimerais qu’on me propose le rôle de Monique ? Si la réponse est oui, je passe à un autre ; si c’est non, alors il faut encore travailler le rôle. C’est une vraie volonté de ma part de ne pas avoir de personnages qui servent la soupe à un seul, chacun doit avoir ses moments. C’est pour ça que j’arrive à obtenir les comédiens que je veux, puis les meilleurs techniciens que je veux. Catherine Deneuve et André Dussollier ont dit oui tout de suite, c’est la deuxième fois qu’ils jouaient ensemble (NDLR : Fréquence Meurtre en 1988). Ce cercle vertueux arrive à donner vie à un projet dont je suis très fier. Quand on a validé les comédiens, il y a une troisième phase où je relis une fois le scénario avec le comédien et s’il a la moindre remarque ou quelque chose qu’il veut changer ou qui le chiffonne, on peut corriger, sauf quand c’est des vannes, je préfère garder.

Avez-vous fait une liste précise des problèmes de ces jeunes auxquels est confronté Waël ?

Non pas du tout, ce sont des choses que j’ai vues ou vécues ou qui sont arrivées à des gens que je connais, donc je me suis permis de les mettre dans mon scénario. Si j’avais été une mauvaise herbe, j’aurais été Fabrice, car quand j’étais petit je faisais des blagues et je me faisais exclure car le prof n’arrivait pas à m’inclure dans son cours avec ma réalité. Il faut que chacun de mes personnages ait quelque chose à défendre, sinon on s’ennuie.

Comment avez-vous eu cette idée de créer ce duo improbable et complice de Monique et Waël ?

Je me suis demandé où ce serait le plus grand n’importe quoi et en même temps où ça aurait le plus de sens. Ce que j’aime dans ce duo, que j’ai pris le temps de développer, c’est qu’on comprend à la fin qu’il n’a en fait rien d’improbable. On comprend la compassion, le sacrifice et l’amour inconditionnel de la part de Monique pour ce petit.

Vous n’avez pas axé votre film sur la possible d’histoire d’amour de Waël avec Sarah, est-ce par pudeur ?

Je me suis rendu compte que le film basculerait dans autre chose si je développais l’histoire de Waël et Sarah. Je la développe sans la développer, par les textos et avec le moment très romantique du dîner, qui sert le dénouement du film. J’aime que le spectateur sorte du film en se demandant ce qui se serait passé et qu’on ne lui mâche pas tout.

Votre film n’aborde-t-il pas, par touches subliminales, ce qui se passe aujourd’hui avec les migrants ?

C’est marrant, on m’avait dit la même chose sur Nous trois ou rien. Des associations de migrants prenaient le film comme base pour discuter et créer du lien, ou des associations féministes interrogeaient par rapport à la place accordée aux femmes dans le film. Il y a eu aussi des discussions entre la police et des jeunes dans des maisons de quartiers ou sur l’Iran par rapport au reste du monde. Je ne me suis pas dit que les migrants, c’était à la mode et qu’il fallait en parler dans Mauvaise Herbes, mais je pense que le problème est que ces thèmes ne sont pas réglés. J’aborde toujours plein de thématiques car c’est dur pour moi de faire un film sur un seul thème parce que je m’ennuie au bout de dix minutes. J’avais envie que Waël soit comme mon père, qui s’est fait emprisonner en Iran. J’ai l’impression que ceux qui arrivent à faire vraiment la différence, ce ne sont pas ceux qui arrivent de loin en termes de pays, mais de loin en termes de combat intérieur, qui ont déjà fait le tour d’eux-mêmes une fois. Il faut avoir eu des fêlures et vécu des choses qu’on a réglées pour pouvoir avoir la force de dire aux autres : « vous aussi vous allez réussir à les régler ».

Pour autant, Waël ne dit jamais aux jeunes à quel point il a souffert ?

Non, c’est un truc que mon père m’a appris, car c’est un pédagogue hors norme, et ce n’est pas juste un grand cri d’amour. Quand je l’observais, il ne disait pas qu’il avait fait sept ans de prison, même s’il aurait pu s’attirer toute la sympathie. Quand on lui demandait pourquoi, il disait que ce n’était ni une fierté, ni un argument. Dans son discours, il n’y avait que du fond, aucune flagornerie ni bla-bla. Et c’était important pour moi que Waël vienne d’un autre monde. C’est ce que j’aime avec lui, c’est qu’il a vécu tellement de choses graves et de drames qu’il a cumulé dans son pays qu’il porte un autre regard sur ces enfants. Il ne les voit pas comme des enfants à problèmes, mais comme lui.

Comment avez-vous trouvé Aymen Wardane, qui interprète Waël petit ?

Pour l’anecdote, même s’il est en haillons dans le film, il venait en costume le matin. J’ai casté beaucoup de petits marocains pour ce rôle, avec pour consigne de parler couramment arabe, d’être touchant et que ce soit facile de le faire pleurer. Car s’il ne pleure pas dans la scène finale, cette scène a moins d’impact. J’ai demandé aux parents de quelle manière faire pleurer Aymen, son père lui a alors parlé dans l’oreille et le petit a pleuré. Je n’étais pas bien par rapport à ça, me demandant quelle était la vie de ce petit. J’ai appris qu’il lui disait juste : « maintenant tu as l’air heureux, donc tu restes ici, on reviendra te chercher ce soir avec maman ». Il n’y avait pas de scénario pour lui, mais pour chaque scène de tournage, j’inventais une histoire que je faisais traduire par un traducteur marocain. On a tourné une seule fois la scène de larmes, et même si j’aurais bien fait une deuxième prise, je n’ai pas osé insister.

Avez-vous fait un travail d’équilibriste pour éviter le risque qui existe dans ce genre de films, à savoir que ça dégouline de trop de bons sentiments ?

Le côté dramatique, j’aime beaucoup, mais c’est aussi important pour moi que ça se finisse bien et je veux véhiculer ces valeurs de générosité et d’amour. C’est purement égoïste, car en tant que spectateur, je ne veux plus sortir d’un film en ayant le moral dans les chaussettes. J’aime souffrir, mais j’aime sortir en étant content. Il n’y a rien de pire que deux acteurs en train de parler et un violon commence mais que nous spectateurs, on n’est pas pris dedans. C c’est guimauve dans le film mais pas dans notre corps, et c’est ce que j’ai essayé d’éviter.

 

Mauvaises herbes de Kheiron, en salle le 21 novembre 2018. Ci-dessus la bande-annonce.

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