Philippe Le Guay (L'Homme de la cave) : " Le cinéma a tout à voir avec les émotions et les peurs de l'enfance"

Le réalisateur se livre sur son dernier film

Philippe Le Guay (L'Homme de la cave) : " Le cinéma a tout à voir avec les émotions et les peurs de l'enfance"

Rencontré au Festival d'Angoulême 2021, Philippe Le Guay y présentait son film "L'Homme de la cave", thriller psychologique où un négationniste s'installe dans la cave d'un couple a priori heureux et solide. Une analyse pertinente du grand danger que représente le discours négationniste, dans un film qui joue habilement avec l'effroi et des peurs enfantines. Le réalisateur a répondu à nos questions

Rencontre avec Philippe Le Guay

Philippe Le Guay présentait en octobre 2021 son film L'Homme de la cave, chronique de la destruction d'une famille par l'intrusion dans leur immeuble d'un négationniste, incarné par un François Cluzet terrifiant. Un film qui analyse un grand mal contemporain, celui du discours négationniste et complotiste, et qui le fait avec une véritable envie de cinéma, s'offrant des séquences dignes d'un bon home invasion. On a pu lui poser quelques questions.

Le sujet de L'Homme de la cave est à la fois très contemporain et intemporel, comment avez-vous écrit ce film ?

Philippe Le Guay : J'ai commencé à écrire ce scénario en 2009, pendant un an d'abord avec Gilles Taurand puis quelques mois avec Marc Weitzmann, qui connaît très bien le négationnisme, ses pulsions et ses perversions. Et puis j'ai bloqué, pendant dix ans. J'ai laissé tomber le sujet, je ne me sentais pas armé pour traiter cette histoire. J'ai donc fait Les Femmes du 6e étage, qui est le parfait antidote de L'Homme de la cave. Et puis il y a deux ans, peut-être guidé par ce qui se passe aujourd'hui, le complotisme, la banalisation de tout un discours, cette histoire m'est revenue. Je l'ai reprise, je m'y suis ré-attelé et je suis allé au bout cette fois.

Vous avez constitué un casting brillant, avec notamment un François Cluzet comme on ne l'a jamais vu.

J'avais tourné avec lui Normandie nue, où il jouait un rôle tout à fait opposé à celui-ci. Le maire d'un petit village, un brave type, proche des paysans, compassionnel, généreux. François a tout ça, mais en le voyant au travail, en apprenant à le connaître, j'ai découvert l'ampleur de son registre.

Et j'ai vu une tension, une sorte de violence qu'il a, entièrement maîtrisée, mais qui est bien là, un regard qui peut être effrayant aussi. Avec sa complicité, j'ai eu envie d'explorer ça. C'est formidable quand on peut avec un acteur s'emmener vers autre chose, explorer d'autres pistes, et inventer ensemble un personnage.

L'Homme de la cave
L'Homme de la cave ©Ad Vitam Distribution

Jérémie Renier et Bérénice Bejo forment déjà un couple hyper glamour, avec de l'innocence. On dirait que rien ne leur est arrivé, ils sont beaux, ils ont une fille de 16 ans, ils travaillent tous les deux. Tout va bien, et cette innocence va être mise à mal. Tous les fantômes, tout le passé de leur histoire familiale, avec lequel ils sont plutôt en harmonie, va alors resurgir et les broyer. On part de cette innocence pour qu'ils deviennent ensuite presque ennemis, opposés l'un à l'autre. Jérémie comme Bérénice ont bien assumé la violence de cette situation, avec de la force, et ils font un vrai voyage.

Cette fameuse cave, dans cet immeuble, serait-ce une métaphore de la conscience humaine ? L'idée qu'en soi, au plus profond de chacun, il y a toujours cette part d'ombre et de violence ?

C'est des choses que je ressentais, et j'ai dû faire le film pour vraiment en juger. D'une part, quelle est la part du mal en nous ? Quelle est la part du refoulé ? En surface, on vit dans une conscience claire, on va au travail, on circule dans les rues, on a une vie sociale, des enfants.

Tout va apparemment bien mais, caché loin, comme dans une cave par exemple, il y a le refoulé, la violence, la pulsion, le nauséabond, tout ce qu'on ne veut pas voir. Et Fonzi, le personnage de François Cluzet, incarne cette pulsion, cette mauvaise conscience. Et celle-ci est sûrement en nous tous.

C'est ce qu'on voit dans cette copropriété de gens normaux, des gens a priori bienveillants, mais on se rend compte qu'un rien suffit pour que quelque chose sorte. De la violence par exemple. J'ai pensé aux années d'Occupation. Comment on fait, comment on pactise avec l'ennemi, comment on prend position, est-ce qu'on résiste ou au contraire on laisse pourrir ? Dans L'Homme de la cave, il y a cette idée de revival, de résurgence de cette époque terrible. Comme une collusion, ces cauchemars du passé sont très présents.

Votre film analyse comment le poison du discours négationniste se répand et met en péril les organisations humaines. Un foyer, une copropriété, la société dans son ensemble. Comment percevez-vous ce discours ?

La vérité, dans le discours complotiste, est considérée comme suspecte. Il y a cette idée de dire : "sait-on vraiment ce qui s'est passé ?". Tout est possiblement ré-interprétable, non pas pour proposer une vérité qui serait plus haute, mais pour tout simplement détruire ce qu'on sait. C'est une question complexe, aux États-Unis par exemple, le négationnisme n'est pas un délit. Là-bas, la liberté d'expression garantit de pouvoir dire n'importe quoi, au nom de la liberté. C'est l'exemple qu'on a eu avec Trump, qui n'a fait que proférer des mensonges.

L'Homme de la cave
L'Homme de la cave ©Ad Vitam Distribution

Mais bizarrement, il peut apparaître comme celui qui dit la vérité. Parce qu'il dirait ce que tout le monde n'ose pas dire. À partir de là, un renversement s'opère, on dit "il a le courage de dire...". Ainsi, le personnage de Fonzi dit "au fond, je suis un libre-penseur", "je suis dans ma cave mais je suis libre". Dans sa relation avec la fille de Simon et Hélène, il y a aussi le risque que celle-ci y soit perméable, et qu'elle se retrouve enfermée dans ce discours. C'est dramatique, on sent que si elle bascule, alors toute sa génération peut le faire.

L'Homme de la cave est aussi un film qui emprunte à différents genres de cinéma, dont celui de l'épouvante, avec ce danger tapi dans la cave.

Il y a un jeu sur les peurs enfantines. On se souvient tous d'un parent demandant à descendre une poubelle, de chercher une bûche à la cave, et on est dans le noir, on tâtonne, on hésite. Comme si tous les démons se cachaient dans cette cave, qui est l'endroit du refoulé, des mauvaises pensées. C'est là où quelque chose peut nous surprendre.

J'avais envie de jouer avec les codes du genre, pour créer un spectacle. Ne pas être seulement dans le discours, mais créer une émotion. Et cette émotion de cinéma a toujours à voir avec l'enfance. On se souvient des premiers films vus, on se souvient d'endroits, de la forêt de Blanche-neige par exemple, et pour moi à certains plans d'Hitchcock. Un gros plan sur une main, une porte qui se ferme. Le cinéma a tout à voir avec l'enfance, avec ses émotions et ses peurs.

 

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