Sandrine Kiberlain (Une jeune fille qui va bien) : "C’est une période qui me hantera toujours"

Sandrine Kiberlain nous parle de son premier long-métrage

Sandrine Kiberlain (Une jeune fille qui va bien) : "C’est une période qui me hantera toujours"

Nous avons rencontré Sandrine Kiberlain, lors de la présentation à Bordeaux de son premier long-métrage très réussi "Une jeune fille qui va bien". Elle a évoqué avec nous sa nécessité de faire un film sur ce sujet qui la hante, son rapport à l’écriture d’un scénario et son plaisir à diriger les acteurs.

Le premier long-métrage de Sandrine Kiberlain

Avec son premier long métrage, Une jeune fille qui va bien, l'actrice Sandrine Kiberlain entre dans la cours des grands des réalisateurs et revient sur la vie des Français juifs pendant l'Occupation allemande en 1942. Elle s'attache aux pas d'Irène, jeune fille passionnée de théâtre, interprétée par Rebecca Marder, aux côtés de son père André, auquel André Marcon prête ses traits, tandis que sa grand-mère Marceline est jouée par Françoise Widhoff, son frère Igor par Anthony Bajon et sa meilleure amie Viviane par India Hair. Nous avons rencontré Sandrine Kiberlain, qui nous a fait part de son expérience avec sincérité et générosité.

Sandrine Kiberlain
Sandrine Kiberlain ©Sylvie-Noëlle

Vous avez dit vouloir parler de la guerre sans la montrer. Pourquoi était-ce si important pour vous ?

Je voulais rejoindre ce que dit Agnès Varda et que permet le cinéma : « En ne montrant pas, on donne envie de voir ». Je pense qu’il fallait, pour traiter cette période qui me hante et qui a déjà été tant traitée, que je trouve un angle, un point de vue singulier qui m’était personnel. Ayant soixante-dix ans d’avance sur les protagonistes de mon histoire, je trouvais presque réducteur de rappeler aux gens ce que l’on sait déjà. A partir du moment ou une information situe l’histoire et le cœur même de l’époque que je veux raconter, ce n’est pas la peine d’enfoncer le clou avec des choses qui seraient redondantes pour mon histoire.

Comment avez-vous envisagé la reconstitution de l’époque ?

Je voulais quelque chose d’assez sobre, dans les décors, les costumes et pour la couleur des images, ni trop froid, ni trop chaud. J’avais comme références Van Gogh de Maurice Pialat, qui disait vouloir ne jamais être anachronique mais toujours restituer une époque. Ma chef déco, qui avait fait Van Gogh alors que je ne le savais pas forcément quand je l’ai choisie, me racontait qu’une des actrices avait mis un pull Sonia Rikiel pendant le French Cancan et que ça faisait plus époque que si on avait pris un costume dans une malle. C’était plus singulier mais c’était presque plus vrai.

Je ne voulais pas être dans la restitution totale de l’époque mais plutôt par petites touches. J’avais aussi des influences inconscientes de réalisateurs ou de plans qui m’ont marquée au cinéma : Baisers volés de François Truffaut pour la scène avec l’amoureux transi et j’avais dans la tête Claude Sautet ou Martin Scorsese dans Le Temps de l’innocence pour le plan du père.

Vous disiez que cette période vous hante. Cela change-t-il quelque chose d'avoir travaillé dessus par le biais du cinéma ?

Je pense et j’espère que ça me hantera toujours, comme tout le monde. C’était uniquement un projet de cinéma, d’abord parce que c’est ma passion, et j’avais vraiment l’impression d’avoir ce point de vue à raconter. Car l’avant n’a jamais vraiment été raconté : avant que ça bascule, avant les rafles. Qu’est-ce qu’on pressent, qu’est qu’on ressent ? Je ne sais pas dans quelle situation j’aurais été, par la force des choses j’aurais été évidemment victime mais si je n’avais pas été désignée de façon si injuste et folle, est-ce que j’aurais été cette Josiane (Florence Viala) qui me fait penser aux Justes, sans a priori et qui refuse de rentrer dans le système de cette folie ? Ou comme Igor, le frère influencé, voulant flirter avec l’ennemi parce que c’est le pouvoir et que ça brille ? Un peu comme la chanson Si j’étais né en 17 à Leidenstadt de Jean-Jacques Goldman.

Ce qui me hantera toujours c’est le fait d’être Juive, d’être petite fille de 4 grands-parents survivants à cette guerre dont ils m’ont très peu parlé alors que toute leur famille a été déportée.

Le fait d’avoir fait le film et que mes grands-parents ne soient plus là pour le voir m’a beaucoup replongée dans le manque de questions que je ne leur ai pas posées. A la fois je me dis qu'au moins j’aurai fait le film à ma façon. J’avais rencontré Marceline Loridan, qui a été déportée. Je l’ai connue sur les dernières années de sa vie, elle m’encourageait beaucoup quand je lui parlais de mon projet et me disait « Raconte ! Quand on ne sera plus là, la langue yiddish n’existera plus ». Ma grand-mère dans le film est d’ailleurs à la fois inspirée de Marcelline et de ma grand-mère, mais aussi de ma mère et de mon père.

Pouvez-vous nous parler du personnage d’Irène (Rebecca Marder) et de sa construction ?

J’ai écrit le film en partant d’une phrase d’Hélène Berr, qui dit « Il fait toujours beau les jours de catastrophe ». Je voulais faire le film par le prisme de cette jeune fille de 19-20 ans, sur ce qu’elle a envie de voir et surtout refuse de voir. Ça m’intéressait beaucoup de voir à 19 ans comment on est percuté par des nouvelles. Je ne voulais pas du tout qu’elle soit écervelée mais je voulais qu’on sente qu’à travers son âge, elle est pressée de retrouver son amoureux, son cours de théâtre et l’élan vital de son âge.

Une jeune fille qui va bien
Une jeune fille qui va bien ©Ad Vitam

Je suis tout le temps en mouvement avec elle, à vivre au fur et à mesure de son quotidien et à imaginer en même temps qu’elle cette chose sournoise tapie dans l’ombre qui avance en même temps que son âge avance. Presque comme un journal intime. C’est compliqué de suivre une héroïne comme une chronique en ayant des choses à raconter, il fallait qu’on la voit dans chaque scène avec un enjeu singulier. Il fallait passer par la joie pour quand le pire arrive on se souvienne encore plus de ça. Comme dans La Chambre du fils de Nanni Moretti, qui me touche tant parce qu’il filme tellement le bonheur de cette famille avant que l’enfant ne disparaisse, et qu’on est encore plus empathique de chacun d’entre eux parce qu’on les a vus heureux.

Pourquoi était-ce si important de montrer une famille aussi unie ?

Je m’aperçois que le film, qui parle de quelque chose de très intime, est comme une métaphore de moi-même et de ma famille. C’est pour toutes ces raisons que c’est une découverte pour moi de montrer ce film, c’est vertigineux. On raconte ce qu’on connaît et j’ai eu une famille très aimante. J’aime l’idée de raconter une famille qui s’aime, sans conflit. Je n’aime pas les règles dans les familles ni dans l’amour, ni quand c’est trop stéréotypé. Pour moi la vie c’est le désordre et dans le désordre, dans la déstructuration, j’ai l’impression que les choses sont plus vraies. Je voulais aussi rester très énigmatique sur l’absence de la mère parce que ça nous met directement en empathie avec chacun d’entre eux.

Comment avez-vous vécu l’expérience avec les acteurs ?

J’étais très émue de diriger les acteurs, les filmer, essayer de les magnifier comme on a pu le faire avec moi et leur apporter ce que je sais pouvoir être une aide. Car je sais qu’on peut fragiliser un acteur en une seconde, avec une mauvaise parole, une façon d’être indifférent. L’équipe est le premier spectateur, le premier témoin de ce qui se passe et la moindre inattention de quelqu’un peut vous rendre parano. Et là j’avais envie d’être avec eux. Rebecca raconte d’ailleurs que je suis tout près d’eux, comme pour les empêcher de trébucher. Je sais à quel point on se lance dans le vide quand on joue. Ça m’a beaucoup plu et ému de voir dans leur regard la chance que je leur donnais de jouer pour la première fois pour la plupart, ça me ramenait en arrière.

Vous avez écrit seule le scénario, sans besoin du regard ou de l’aide d’un coscénariste, pour quelles raisons ?

Je pensais franchement que je n’allais pas y arriver toute seule. J’ai questionné et écouté des metteurs en scène. Comme Bruno Podalydès ou Jeanne Herry, qui me disaient souvent l’inverse les uns des autres. J’ai dit stop et j’ai écrit toute seule. D’abord, j'ai développé les personnages, parce que j’avais l’impression qu’en tant qu’actrice ça me connaît. Puis, contre toute recommandation, j’ai écrit séquence après séquence.

Quand j’écrivais, je trouvais incroyable que ça aille presque plus vite que ma pensée. Par moments, et pourtant je ne suis pas une mystique, j’avais l’impression d’être tellement habitée par ce que j’écrivais que je me demandais si Marceline, ma grand-mère, des Irène ou des Hélène Berr n’étaient pas très loin.

L’écriture a été laborieuse et à la fois très forte à vivre comme unique expérience. J’ai mis 2 ans, dont 8 mois pleins après Mon bébé de Lisa Azuelos, en étant très disciplinée. Et puis, j’avais été très choquée à 13 ans en lisant dans le livre d’Anne Franck la page d’après, qui n’arrive pas et pour cause. Tout s’est arrêté au milieu d’une phrase pour chacun d’entre eux alors qu’ils avaient encore plein de phrases à dire. J’avais donc une idée très forte de la fin, en me demandant comment provoquer le même genre de choc.

Pourquoi avoir aussi fait de ce film une déclaration d’amour au théâtre ?

Quand j’ai inventé Irène, je me suis rappelée de ce que je vivais à son âge, et ma passion c’est le théâtre, le cinéma et surtout le jeu. Et inévitablement j’en ai fait une passionnée de théâtre et une jeune fille qui veut devenir actrice. Et je pense que ça sert l’histoire parce que c’est plusieurs vies en une et une façon d’échapper à la réalité. Elle pressent tellement de choses que le théâtre l’aide sans doute à échapper à ce qu’elle pressent. Et elle met même du théâtre partout. Elle met aussi en scène sa famille, et de la vie partout.

Une jeune fille qui va bien
Une jeune fille qui va bien ©Ad Vitam

D’ailleurs son père lui dit « on n’est pas d’humeur » et elle lui répond « alors, on va jouer d’autres humeurs ». Elle ne veut pas donner un chouille de vie. Elle veut les emmener vers sa pulsion de vie à elle. C’est très commun à cette jeunesse. Et c’est pour ça que je voulais tout de suite commencer le film avec la jeunesse et l’idée du jeu qui va guider l’histoire, transcende la vie et permet aussi d’échapper à l’histoire. C’est par cet élan de vie que je traite le pire.

Il y a donc beaucoup de vous dans Irène et puisque vous remerciez au générique votre fille Suzanne Lindon, y a-t-il un petit peu d’elle aussi dans Irène ?

Je la remercie et la remercierai toute ma vie, c’est un merci global qui n’est pas que lié au film. Il y a forcément un peu d'elle car elle avait l’âge de mon héroïne quand j’écrivais. Elle et ses amies m’inspiraient. Et il y a aussi un peu de Rebecca, parce qu’en tant qu’acteur, j’espère qu’on apporte au personnage ce qu’on est aussi. J’ai longtemps cherché Irène après avoir rencontré d’autres super actrices, et j’ai tout de suite eu envie de connaître Rebecca, de la filmer, d’être avec elle pendant deux mois. Elle a un visage très mobile, encore mieux que ce que j’imaginais en écrivant.

Propos recueillis par Sylvie-Noëlle

Une jeune fille qui va bien de Sandrine Kiberlain, en salle le 26 janvier 2022. Retrouvez ici notre critique du film. Et si dessous la bande-annonce :

 

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