La Région Sauvage : un Blu-ray mêlant érotisme et paranormal

Avec « La Région Sauvage », le cinéaste mexicain propose une œuvre cinématographique dérangeante et interdite aux moins de 16 ans. Cette véritable critique de la société de son pays, par le prisme du fantastique, est désormais disponible en Blu-ray et DVD chez Le Pacte.

Amat Escalante tape à nouveau du poing sur la table, dénonçant des pratiques qu’il juge inappropriées et inégalitaires. Drogues, prostitution, traumatisme, et, avec une brutalité assumée, la violence virile. Ces problématiques sociales ont toutes été abordées dans sa filmographie, composée par exemple du rude Los bastardos (2008), et du psychologique Heli (2013). Pourtant, le réalisateur en rajoute une couche et n’y va pas de main morte avec La Région Sauvage, qui a remporté le Lion d'argent du Meilleur Réalisateur lors de la Mostra de Venise en 2016.

Retour sur la naissance et le développement du projet

Si le cinéaste puise notamment son inspiration chez ses compères tels que Robert Bresson (Au hasard Balthazar) et Luis Buñuel (Los olvidados), ce sont bel et bien deux faits-divers à Guanajuato qui ont attiré son attention. Lors d’un entretien au Daily Mars, il témoigne du choc ressenti lorsqu’une femme victime d’une tentative de viol s'est retrouvée rapidement insultée de « pute » par les ragots. À ce scandale s’ajoute la publication du cliché d’un homme, assassiné et noyé dans un ruisseau, arborant pour titre : « Une tarlouze retrouvée noyée ». Escalante n’adhère pas à ces jugements qu’il juge diffamatoires et immoraux.

Afin d’en écrire le scénario, ce dernier a fait appel à Gibrán Portela, qui a contribué au succès de Rêves d'or lors du Festival de Cannes en 2013. Tous deux tentent alors d’allier la représentation de la femme et de l’homosexualité dans la société mexicaine. S’il ne s’était jusqu’alors pas frontalement confronté au fantastique, le cinéaste (et son collaborateur) use du genre de façon métaphorique et allégorique, telle une aide à l’approfondissement de sa pensée.

Pour donner vie à cet univers singulier qui rappellera vaguement le Possession (1981) signé Andrzej Żuławski, il s’est également entouré de Manuel Alberto Claro. Le directeur de la photographie est réputé pour sa récurrence dans les œuvres de Lars von Trier (Melancholia). Très bon choix car, en plus de sa complexité intrinsèque, La Région Sauvage dispose d’une recherche visuelle impressionnante et travaillée. Le public est instantanément plongé dans une ambiance aux allures à la fois mystérieuses, angoissantes et sensuelles.

La Région Sauvage : entre délices, brutalité, et libération

Le film de 94 minutes s’ouvre sur un plan déconcertant, composé d’une météorite sombre au milieu d’un espace infini. Non, détrompez-vous, vous n’avez pas affaire à un énième Gravity (2013) ou à l’arrivée de Superman. Ce que dissimule ce corps rocheux n’a rien d’un super-héros. L’entité qui s’y trouve ne recherche pas à imposer la justice sur la Terre sur laquelle elle s’échoue, et le public devra faire preuve de patience avant de la découvrir… des tentacules spongieux à la tête flasque. Recueillie par un couple habitant une cabane dissimulée dans les bois, la créature extraterrestre est aussi repoussante que talentueuse dans l’art de l’orgasme (masculin autant que féminin). D’apparence phallique, elle peut engendrer une forme d’addiction dont souffre Verónica (Simone Bucio). Si, à l’instar de multiples humains, la bête peut vite se lasser de ses partenaires, elle représente une bien frêle barrière entre l’extase et la mort qu’elle engendre bien plus fréquemment qu’on ne le soupçonne.

Mais qui donc sont ces individus qui acceptent l’étreinte de ce monstre dissimulé dans l’ombre ? Parmi un panel d’âmes en souffrance se trouve la principale protagoniste, prénommée Alejandra, interprétée par Ruth Ramos (The Uncertainty). Habitante d’une ville étroite d’esprit et misogyne, elle est aussi la mère de deux jeunes garçons. Prisonnière d’un quotidien morne où elle ne se sent pas épanouie, la relation vide de passion qu’elle entretient avec son mari Ángel (Jesús Meza) va de mal en pis. Pour ne rien arranger, leur vie sexuelle est loin de la combler, la laissant indifférente et inexpressive en réaction à ses mouvements. Ces instants dénués de plaisir ne sont plus qu’une tâche de plus à accomplir parmi tant d’autres, puisqu’il est de son devoir de se montrer attentionnée à son égard. Tel est le tableau de famille morose que dresse le cinéaste. L’homme va plus loin encore en dépeignant l’époux comme étant en proie à des crises de violence, et lui attribue une homophobie formulée et apparente. Le comble de l’ironie est que l’audience ne tarde pas à découvrir la vérité à son propos : il couche avec Fabián (Eden Villavicencio), médecin et frère de sa propre femme. Son machisme n’est qu’une façade, un moyen de se voiler la face. Amat Escalante opte par conséquent pour la théorie selon laquelle les plus virulents à l’égard des couples de même sexe sont victimes de leur propre refus à l’idée de sortir du placard. Cette étude à mi-chemin entre psychologie et sociologie confère des aspects de documentaire à La Région Sauvage.

Ces multiples intrigues ont pour fonction de guider les personnages vers un éveil sexuel, et une libération des carcans qui les oppriment. Progressivement, ils s’affranchissent de leur frustration, et Alejandra se retrouve en tant que femme. Loin de son mari, la vie lui donne une seconde chance, lui offre un nouveau départ. Après avoir fréquenté le dieu de la luxure, il y a fort à parier que la mère de famille ne se contentera plus d’un homme la plongeant dans l’indifférence et le désarroi. Si cet happy-end est étonnant suite à une intrigue sombre et macabre, tous ne partagent pas la chance de la protagoniste, et se sont perdus dans la tendance humaine à l’autodestruction.

Les éditions commercialisées

Distribué en France par Le Pacte depuis le 3 mai 2018, La Région Sauvage est édité en DVD ainsi qu’en Blu-ray. Les États-Unis et la Grande-Bretagne proposent des jaquettes différentes, et sont les seuls autres pays ayant la galette bleue dans les bacs.

De gauche à droite : DVD, Blu-ray, Blu-ray (Grande-Bretagne)

Test Vidéo/Audio

Filmé à l’aide d’une Arri Alexa Mini d'après IMDb, le disque projette une image ciselée permettant une profondeur de champ satisfaisante. La vidéo met en avant une infinité de détails, servant particulièrement les espaces extérieurs et leur verdure de toute beauté. Aussi, la haute définition permet à l’être surnaturel de se présenter dans toute sa laideur avec les motifs de ses tentacules ne manquant pas de précision. Il existe des situations où l’on souhaiterait – presque – visionner une VHS ! La saturation est mesurée, parfois très douce, inculquant une tristesse concordant avec l’état d’esprit des personnages. Si les noirs tirent régulièrement sur le bleu, ce n’est en aucun cas un défaut d’encodage mais probablement une décision artistique.

L’audience doit se contenter de la version originale puisqu'aucun doublage français n’existe. Celle-ci est proposée en DTS-2.0 et 5.1, avec des sous-titres imposés dans la langue de Victor Hugo. Heureusement, l’audio est très immersif. Les sons secondaires ne manquent pas, et ce, dès le début lors de la scène de soin à l’hôpital. Des conversations lointaines se font entendre, et les cris des nouveau-nées résonnent ici-et-là avec une spatialisation poussée. La bande sonore du film est fidèlement restituée, et les dialogues sont clairs.

Test Bonus

Aux abonnés absents : le commentaire audio et les scènes coupées. Si ces dernières sont rarement pertinentes, le premier aurait permis au réalisateur d’explorer les différentes facettes de son œuvre et d’en livrer ses mystères. Remarquez, n’est-ce pas mieux de laisser le spectateur répondre à ses propres interrogations – s’il en a - ? Bien sûr, aucun de ces deux suppléments ne sont systématiques sur les éditions physiques. Qu’il s’agisse de budget, de planning, ou tout simplement d’absence de matériel dans le cas des images inédites.

  • Making-of (61 min) : monté par Martín Escalante, le frère du réalisateur, ce bonus considérable présente des images prises sur le vif lors du tournage. Lecture du script, construction de l’angoissante cabane, échange sur le cadrage et la mise en scène… De nombreux instants-clés et typiques à toute production sont ainsi livrés. L’audience reconnaîtra les scènes telles que Verónica se dirigeant dans le brouillard, et le conflit musclé opposant Alejandra et Ángel. Plusieurs membres de la distribution prennent le temps de se poser devant la caméra, se présentant et expliquant d’où leur vient leur passion pour le cinéma. Les deux actrices principales reviennent sur la perception qu’elles ont de l’acte sexuel, et Ruth Ramos confesse qu’il s’agissait d’un sujet tabou alors qu’elle a grandi dans un internat chez les bonnes sœurs. Illustré par des images peu ragoûtantes, le moment intime entre le personnage de cette dernière et la créature est disséqué. Effets spéciaux, tentacules contrôlées… Le spectateur assiste au déroulement d’un moment culte de La Région Sauvage.
  • Entretien avec Amat Escalante (11:07 min) : Le Pacte remet le couvert ! Après une interview exclusive réalisée à l’occasion de la sortie de Corps et Âme (2017), l’éditeur échange cette fois-ci (de façon beaucoup plus concise) avec le cinéaste derrière le long-métrage. Sous forme de questions/réponses, ce dernier se prête au jeu et se livre sur des interrogations comme « Quelle image a été le point de départ du film ? ». Ensuite, les thèmes s’enchaînent : effets spéciaux, les différentes versions du scénario, la musique de Guro Moe qui permet à l’ombre du monstre d’être toujours présente, les storyboards, le casting, etc. Les questions ont été proposées par Romain Le Vern.
  • Bande-annonce (1:33 min) : en HD.

De leurs côtés, les États-Unis proposent un retour en coulisses plus long de 23 minutes. Il n’est pas possible actuellement d’établir une quelconque comparaison.

Conclusion

Note de la rédaction

« La Région Sauvage » est destiné à un public averti, qui saura saisir les enjeux de cette sexualité étrangement liée à la bestialité. Ce drame familial ne fait aucune concession envers une société patriarcale et homophobe, et repousse les limites de l’érotisme horrifique. Les qualités du Blu-ray sont incontestables, offrant une prestation sans erreur de parcours malgré un léger bémol quant aux suppléments. Barème : Film ★★★ / Blu-ray ★★★★★ / Bonus ★★★

Bilan très positif

Note spectateur : Sois le premier