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Entretien avec Harry Gilby : “Je ne savais pas grand-chose sur la transidentité”

Récompensé par le Prix du Public lors de l’édition 2018 du Festival Univerciné Britannique de Nantes, « Just Charlie » aborde un sujet encore peu exploité au cinéma : la transidentité à l’adolescence. Rencontre avec Harry Gilby, le jeune acteur qui a donné vie à ce personnage mal à l’aise dans son corps de garçon.

Réalisé par Rebekah Fortune, Just Charlie met en scène un adolescent particulièrement doué pour le football. Alors que les étoiles sont alignées pour faire de lui un joueur reconnu, le garçon est en proie à une détresse identitaire qui le ronge. N’osant pas en parler à ses proches, Charlie se renferme sur lui-même et son mal-être ne fait que de s’accentuer. Il ne lui reste plus qu’une chose à faire : exaucer son souhait de devenir une fille, tout en menant un combat acharné contre les préjugés et le regard du monde extérieur.

Si une sortie en salle se révèle compliquée, l’œuvre cinématographique a su se faire remarquer lors de plusieurs festivals et cérémonies à travers le monde puisqu’elle a notamment remporté le Prix du Public de l’Edinburgh International Film Festival. L’acteur principal, Harry Gilby, a quant à lui été nommé dans la catégorie Meilleur Espoir du British Independent Film Awards en 2017. Âgé de 14 ans lors du tournage, il lui a fallu faire preuve de curiosité et de détermination afin de se glisser dans la peau d’un personnage s’aventurant à l’encontre des normes sociales.

 

Charlie est le premier rôle que tu interprètes dans un film. Peux-tu nous conter ton parcours, du jour où tu as souhaité devenir acteur, jusqu’à ta première audition pour Just Charlie ?

Aux alentours de 10 ans, j’éprouvais énormément de plaisir à jouer sur scène pour mon école. Parce que je trouvais tout cela excitant, ma mère a pensé que rejoindre la compagnie de théâtre musical pour la jeunesse, nommée Starlight, jouerait en ma faveur. Donc je l’ai fait ! Nous avons réalisé des comédies musicales telles que High School Musical et Joseph and the Amazing Technicolour Dreamcoat. C’était vraiment génial ! À cause de cet amour pour le métier d’acteur, mon professeur m’a recommandé d’auditionner pour intégrer la prestigieuse Television Workshop [une école d’art dramatique] de Nottingham. Après deux auditions, on m’a offert une place parmi le groupe des moins de 16 ans. C’est là-bas que l’opportunité de jouer Tommy [le meilleur ami du rôle-titre] dans le long-métrage Just Charlie s’est présentée. Nous étions 30 environ. Il y avait des filles, des garçons, ainsi que des acteurs transgenres. Durant l’audition, nous avons été soumis à des séances d’improvisation en rapport avec l’univers de Charlie. Ce fut un choc terrible d’apprendre que j’avais été rappelé pour interpréter, non pas Tommy, mais Charlie ! Le personnage principal ! J’ai alors réalisé à quel point ce serait incroyable d’obtenir ce rôle. Raconter une histoire inédite au cinéma serait une opportunité qui ne se présente qu’une fois dans la vie !

© Wolfe Releasing / Rebekah Fortune

Quelles ont été les réactions de tes proches lorsque tu leur as annoncé que tu allais jouer un personnage transgenre ?

Lorsque j’ai raconté à mes amis et à ma famille que je venais de décrocher ce rôle très important d’un adolescent transgenre, ils ont pensé que j’étais très courageux. Ma famille étant plus âgée que mes amis, elle connaissait déjà les difficultés quotidiennes rencontrées par un enfant transgenre. Selon elle, c’était une preuve de courage que d’interpréter sur grand-écran des émotions aussi fortes, en particulier à mon âge. Cependant, mes amis ne savaient rien concernant les personnes transgenres, et le sujet n’avait jamais été abordé en classe. Ils pensaient que j’allais interpréter une drag queen (comme celles que l’on trouve dans l’émission américaine RuPaul’s Drag Race). Mais, par-dessus tout, ils étaient ravis que je sois parvenu à obtenir mon premier rôle dans un film.

 

N’étant pas transgenre toi-même, comment t’es-tu préparé pour interpréter Charlie ?

Car j’étais très jeune à l’époque du tournage, je ne savais pas grand-chose sur le sujet. Donc, la recherche était très importante afin de m’assurer que je jouais de manière crédible et empathique. Cela signifiait regarder de nombreux documentaires, ainsi que des interviews, et j’ai également rencontré des adolescents transgenres pour en apprendre davantage sur leur vie. Toutes les informations que j’ai rassemblées concernant des enfants de différents horizons m’ont été utiles pour acquérir une meilleure compréhension du sujet. Cela signifiait aussi que je pouvais jouer ce rôle de façon plus générale pour que davantage de personnes puissent s’identifier à ma performance.

 

Il est rare qu’un tournage se déroule chronologiquement à l’histoire du film. Était-ce difficile de passer d’un Charlie plus sûr de lui à un Charlie confus quant à son identité, et ainsi de suite ?

Oui, il est peu commun que les scènes soient tournées chronologiquement à cause de la réservation des lieux de tournages et d’autres facteurs. Je connais une seule exception à la règle, il s’agit de Mise à mort du cerf sacré, réalisé par Yorgos Lanthimos. Mais c’est très rare. La confusion quant à si je jouais une fille, un garçon, ou un entre-deux était l’élément le plus complexe auquel j’étais confronté lors du tournage. Heureusement, j’avais une réalisatrice brillante pour me guider. Si ça n’avait pas été le cas, mon interprétation aurait pu être très différente.

 

Quelle a été ta réaction la première fois que tu t’es vu habillé en fille ?

© Wolfe Releasing / Rebekah Fortune

J’étais très nerveux à l’idée d’être habillé en fille devant un public. Il y a une scène où j’ai dû traverser une fête foraine dans des habits de fille. Les gens me regardaient de haut en bas, ce qui me mettait très mal à l’aise. Cependant, cette expérience m’a fait comprendre ce que vivent les personnes transgenres lorsqu’elles se trouvent dans des lieux publics, et à quel point ça peut les affecter. Ce moment m’a aidé à tourner la scène où je me rends au collège pour la première fois en tant que fille.

 

La scène de violence physique était primordiale n’est-ce pas ?

Oui, je pense qu’il était nécessaire qu’elle apparaisse dans le film car elle souligne à quel point la transition peut être horrible pour certains, et elle met l’accent sur la raison pour laquelle ce sujet doit être davantage discuté afin d’éviter les préjugés représentés dans le film. Cette scène souligne aussi à quel point il est difficile pour les parents de comprendre et de faire face à cela.

 

Est-ce que ta perception de la transidentité a changé depuis que tu as joué Charlie ?

Oui, totalement ! Après le tournage, j’ai amassé tellement de connaissances supplémentaires sur le sujet grâce aux personnes rencontrées lors de festivals dans différents pays. Nous avions une projection à Londres où un groupe d’hommes et de femmes transgenres est venu pour visionner le film. Écouter leurs histoires très émouvantes était vraiment enrichissant. Regarder Caitlyn Jenner [un ancien athlète masculin américain devenu animatrice] dans le talk-show Piers Morgan’s Life Stories m’a appris beaucoup de choses sur la vie d’un adulte transgenre que j’ignorais jusque-là. J’aimerais qu’elle voit Just Charlie.

 

As-tu comparé Just Charlie à d’autres films traitant de la transidentité ?

Lors de mes recherches, j’ai visionné The Danish Girl avec Eddie Redmayne. Même si les deux films se déroulent à des époques différentes, j’ai trouvé que ce film partageait des similarités avec Just Charlie. Comme Charlie, le personnage d’Eddie se sentait mal dans sa peau, n’était pas à l’aise dans des habits d’hommes, etc. Ces éléments physiques m’ont aidé à développer mon personnage en incorporant ces gestes dans ma propre performance.

 

Comment le film a-t-il été accueilli ? Est-ce que cela variait selon les pays ?

© Wolfe Releasing / Rebekah Fortune

Je pense que les réactions divergent davantage selon les âges que selon les pays. Quand tu te rends à un festival pour la jeunesse, les enfants ne connaissent pas grand-chose sur le sujet. Donc, ils sont nerveux à l’idée de poser des questions car ils craignent d’offenser quelqu’un. À l’inverse, les personnes plus âgées posent plus de questions sur les différents thèmes abordés, et je trouve qu’ils sont plus émotifs suite au visionnage. Par exemple, les parents comprennent la douleur que traverse Charlie car ils ont eux-mêmes des enfants.

 

Certaines personnes pensent qu’il serait préférable que des personnages LGBT soient interprétés par des acteurs et actrices LGBT, dans le but d’assurer leur représentativité. Que penses-tu de ce point de vue ?

Je peux comprendre pourquoi des personnes peuvent penser cela. Les personnes transgenres en savent beaucoup plus sur le sujet puisque ce sont eux qui le vivent ! Rebekah a recherché des acteurs transgenres pour jouer le rôle de Charlie, mais le problème est qu’il y a peu d’acteurs transgenres de l’âge qui était requis pour l’interpréter. Ceux qui auraient pu le faire sont très fortement impliqués dans leurs propres problèmes, et Rebekah pensait que le sujet serait trop personnel pour qu’ils le supportent.

 

Est-ce que le film sera bientôt disponible dans les cinémas de France ?

J’aimerais que le film sorte en France ainsi que dans le reste du monde. Il porte le message important de l’acceptation d’autrui, et soulève la question de l’intolérance dont les personnes ont besoin de parler davantage. D’après ce que j’ai compris, le film sortira aux États-Unis en février. Quant au reste, tout dépend de qui est prêt à l’acheter. C’est assez compliqué et je ne m’y connais pas suffisamment.

Propos recueillis par Kévin Hérieau

 

Si les États-Unis et le Canada auront accès au film dès le 30 janvier en DVD et grâce aux plateformes légales comme Amazon, la France devra donc faire preuve de patience. Quant à Harry Gilby, vous le retrouverez au plus tôt cet automne dans une production Fox Searchlight Pictures produite par Peter Chernin. Aux côtés de Nicholas Hoult et de Lily Collins, il interprétera un jeune Tolkien, le célèbre écrivain en devenir de la saga littéraire Le Seigneur des Anneaux.


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