After My Death : l’expression du désespoir par le suicide

After My Death : l’expression du désespoir par le suicide

CRITIQUE FILM - Pour son premier long-métrage, "After My Death", Kim Ui-seok s'attaque à la thématique du suicide, devenu un phénomène banalisé en Corée. Il en fait un outil de révolte, d'expression pour une jeunesse empreinte au désespoir, délaissée par l'adulte, révélant ainsi une société malade.

Pour traduire des troubles de la société, le cinéma (mais aussi la littérature) a notamment usé de la thématique de l’enfant tueur. Ce dernier apparaissant comme une créature monstrueuse se retournant contre ceux qui l’ont engendrée. L’un des meilleurs exemples est encore aujourd’hui L’Exorciste de William Friedkin, dont le personnage de Regan, possédé par le Diable, pointait directement la société américaine (sans foi, conservatrice…). Ou encore le film culte Battle Royal, où des adolescents devaient s'affronter jusqu'à la mort. Dans After My Death, récompensé du Grand Prix au Festival International du Film de Busan en 2017, la jeunesse n’opte plus pour le meurtre pour traduire des maux de la société (coréenne), mais ne trouve comme seul moyen d’expression que de se prendre sa propre vie. Un acte (le suicide) de plus en plus répandu et banalisé en Corée du Sud, où trente-six personnes se suicident chaque jour.

C’est le cas de Kyung-min, une lycéenne dont les affaires (sac à dos et chaussures) ont été retrouvées au milieu d’un pont, au-dessus du fleuve. La thèse du suicide apparaît évidente aux yeux de la police, l’enquête cherche alors à comprendre les raisons de son acte. Était-elle déprimée ? Harcelée à l’école ? Les premières pistes se focalisent sur l'école, sans jamais questionner le cadre familial, pourtant lieu de fortes pressions en Corée... En fouillant, ils découvrent rapidement qu’une de ses camarades de classe, Young-hee, entretenait une relation ambiguë avec elle, et l’aurait poussé au suicide. Il n’en faut pas plus pour la pointer du doigt et plonger alors la communauté scolaire dans le chaos.

Le suicide comme ultime révélateur d’une société en faute

Pour son premier long-métrage, Kim Ui-seok fait très fort avec After My Death, drame adolescent extrêmement sombre. Refusant de nous épargner, Kim Ui-seok plonge dans une ambiance oppressante, notamment à l’aide de ses effets sonores venant appuyer l'image quand nécessaire. Surtout, il ose « manipuler » son spectateur, dans un premier temps, pour mieux le surprendre au fur et à mesure des twists, qui rendront son propos plus pertinent : à savoir montrer la responsabilité des adultes dans le malheur invisible des adolescent(e)s. S’il se focalise d’abord sur la mère endeuillée, c’est bien pour nous amener à prendre position pour elle, et à nous ranger, comme tout le monde, contre la jeune Young-hee. Pourtant, loin d’être coupable (d'ailleurs le cinéaste ne cherche jamais à désigner clairement un coupable), elle deviendra, par cette affaire, une énième victime d’un monde adulte qui ne remplit pas son rôle, surtout dans les moments les plus tragiques. À l’image de l’école, qui cherche sans compassion à se délester de toute faute plutôt que de se remettre en question et d’assurer un rôle de soutien.

After My Death : l’expression par le suicide

Dès son interrogatoire, qui voit Young-hee (Jeon Yeo-been, excellente, récompensée du prix de la meilleure actrice à Busan) renfermée sur elle-même, les cheveux cachant son visage, encerclée par les forces de l’ordre, on comprend que quelque chose de malsain se déroule ici. Une séquence annonçant déjà la maîtrise du cadre du cinéaste. Devenant le bouc émissaire parfait, la violence à l’égard de Young-hee ne fera que s’accentuer. Par les filles du collège, qui décident soudain de venger Kyung-min, la mère, lui sautant, de rage, littéralement à la gorge, ou encore l’enseignant principal, violent physiquement au moment où son élève tentera enfin d’exprimer les raisons du suicide de l’adolescente.

Le cercle de la violence se poursuit ainsi inlassablement sous nos yeux. Paradoxalement, c’est en perdant l’usage de sa voix que Young-hee parviendra à exprimer ces malheurs, mais surtout à rompre cette dynamique de la persécution. Passant elle-même des coups à l’accolade d’une de ses camarades, sur le point de subir le même sort qu’elle. Sans pardonner ses camarades, elle se servira d’elles pour enfin punir les adultes. Et ce, jusque dans une dernière scène époustouflante où la mise en faute de la mère ne peut que déboucher à un déchirement personnel trop fort pour continuer à vivre, sous le regard sombre de Young-hee. Pour un premier long-métrage, la maîtrise de Kim Ui-seok dans tous les domaines (également scénariste, il se montre moderne, pour le cinéma coréen, par la représentation de l'homosexualité), et ses trouvailles visuelles ont de quoi impressionner. Comme cette image (visible sur l'affiche) du visage de Kyung-min recouvert de peinture noir, révélatrice d'une société étouffante, où la compétition prône sur l'humain. Une vraie réussite !

 

After My Death de Kim Ui-seok, présenté lors du 13e festival du film coréen à Paris du 30 octobre au 6 novembre 2018, en salle le 21 novembre 2018. Ci-dessus la bande-annonce.

 

 

 

 

 

 

 

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