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Climax de Gaspar Noé : naissance d’une nation

CRITIQUE FILM – Gaspar Noé est venu présenter ce matin, à la Quinzaine des réalisateurs, « Climax », son cinquième film très attendu. Une troupe de jeunes danseurs y célèbrent la fin de leurs répétitions en buvant une sangria. Drogués, ils laisseront le chaos s’installer.

Dans les années 90, la France danse. C’est la fête. On célèbre la vie. On s’entortille au rythme de la french touch et des basses qui emportent les pistos ringards de l’époque. Dans une salle des fêtes – ou dans le hall d’une école – un groupe de jeunes danseurs procède à l’ultime répétition d’un spectacle impressionnant, aboutissement du travail accompli. Le drapeau français trône fièrement derrière les platines de Daddy, le DJ de la bande, tandis que, devant lui, se trémousse une jeunesse habitée par un voguing tonitruant. On aurait pas misé un seul denier ou nos restes de francs de collection là dessus, mais oui : Climax, le nouveau film de Gaspar Noé, est une célébration.

Allons enfants, vivre ensemble !

Après les dépressions post-coït du triste Love, après les errances fantomatiques d’Enter the Void, après la descente aux enfers inversée d’Irréversible et la misanthropie nihiliste de Seul Contre Tous, voilà que notre cher Gaspar Noé, éternel adolescent du cinéma français, célèbre la vie en commun, ce bon vieux « vivre ensemble », comme on aime l’appeler par chez nous. Mais cette cohésion nationale a ses limites et tout ne se passe pas comme prévu. Un individu, dont on découvre l’identité à la toute fin du film, a empoisonné la Sangria d’une drogue surpuissante. Et la grande fête collective tourne vite au vinaigre et à la partouze ultra-violente.

Des tensions sous-jacentes, devinées via une grande introduction face-caméra, puis, un peu plus tard dans le film, par les conversations entre les danseurs juste avant le début de la panique, resurgissent sous les effets de la dope qu’ils ont tous ingurgité sans le savoir. Un playboy crasseux qui veut se taper tout le monde. Une jeune fille qui annonce à son amie qu’elle est enceinte (de qui, on ne le saura jamais). Un frère un poil trop jaloux. Deux tombeurs qui sont là pour « toutes se les faire ». Ou encore une jeune mère, heureuse de ne pas avoir avorté de son enfant, qui finit par enfermer ce dernier après l’avoir vu en train de boire la sangria contaminée. Comme l’annonce en gras et en majuscule l’un des panneaux textuels nichés à l’intérieur du film : « Vivre est une impossibilité collective ».

La vie est un sport collectif

Car oui, la France de Noé est pleine de joie, de désirs. Elle est multicolore, hétéro ou homo, cosmopolite. Mais elle est aussi pleine de haines et de rancœurs. Elle est consanguine, torturée et ne sait pas trop ce qu’elle fout là. Cette personnification du pays, de sa place dans le monde et au sein de l’Europe, loin de se concentrer sur un patriotisme potentiel, malgré un carton introductif indiquant que « Ceci est un film français, et fier de l’être », pousse le film au-delà du sempiternel grand huit formel auquel Gaspar Noé nous a, depuis ses débuts, habitué. Car c’est de ce côté là que Climax s’avère être un poil décevant. Comme un remix visuel de ses anciens films, Noé alterne entre plans-séquences dingos, acrobaties délirantes ou plans fixes dans la lignée de Love, entre lesquelles se posent des noirs comme des clignements d’œils. Noé fait du Noé et ne nous surprend plus trop dans ses frasques formalistes de jeune sauvageon. Seules les séquences de chorégraphies font office, ici de nouveauté (mais quelle nouveauté !).

Il faudra alors chercher dans Climax ce qui faisait, jusqu’à présent, défaut au sein de sa filmographie, dont le tapage formel tendait à annihiler tout propos implicite. Ici, en articulant une plongée délirante au sein d’une soirée cauchemardesque (ou idyllique, c’est selon), il s’attarde, enfin, sur la vision du collectif comme lieu de confrontation des hystéries intimes. Il y offre, par le prisme des années 90 (un simple prétexte pour parler du monde d’aujourd’hui), son point de vue, aussi chaotique que probant, sur les frictions de la société contemporaine (intolérance, violence, bouleversement identitaire, repli sur soi ou communion béate). Noé pose, au fond, une question plutôt surprenante : serait-ce donc, au beau milieu de ce chaos bouffon, que naîtront nos enfants de demain ?

 

Climax de Gaspar Noé, présenté à la Quinzaine des réalisateurs à Cannes, en salle le 19 septembre 2018. Ci-dessus la bande-annonce.

Dans les années 90, la France danse. C’est la fête. On célèbre la vie. On s’entortille au rythme de la french touch et des basses qui emportent les pistos ringards de l'époque. Dans une salle des fêtes – ou dans le hall d’une école – un groupe de jeunes danseurs procède à l’ultime répétition d’un spectacle impressionnant, aboutissement du travail accompli. Le drapeau français trône fièrement derrière les platines de Daddy, le DJ de la bande, tandis que, devant lui, se trémousse une jeunesse habitée par un voguing tonitruant. On aurait pas misé un seul denier ou nos restes de…

Note de la rédaction

Note de la rédaction

Bilan très positif

On ne le soupçonnait pas capable de pouvoir faire ça et pourtant il l’a fait : avec « Climax », Gaspar Noé livre une synthèse de son cinéma transpirant un discours d’amour-haine sur une France en crise.

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