De l'autre côté du vent : le dernier film de Orson Welles

De l'autre côté du vent : le dernier film de Orson Welles

CRITIQUE FILM - Orson Welles signe enfin son film testament avec "De l'autre côté du vent". Netflix a terminé de monter l'oeuvre de ce grand cinéaste.

Encore une fois, Netflix a frappé très fort. Au début des années 1970, Orson Welles se lance dans le projet De l'autre côté du vent, un film testament qui renvoie directement à cet artiste extravagant. Le long-métrage doit raconter les déboires d'un vieux cinéaste qui tente de revenir une dernière fois sur le devant de la scène avec son nouveau film. Mais de déchéances en déchéances, le long-métrage ne sera jamais terminé. Une histoire dans le film, mais également à la vie, puisque Orson Welles n'a jamais terminé son oeuvre. C'est là qu'intervient Netflix. La plateforme, plus de quarante ans après, dépoussière les rushs du cinéaste pour monter De l'autre côté du vent.

Où s'arrête la fiction ?

Porté par John Huston, qui interprète J.J. Hannaford, De l'autre côté du vent met-il en scène Orson Welles lui même ? L'acteur américain est parfait à l'écran et distille une présence imposante. Il y interprète une doublure de Orson Welles : un génie du cinéma, parfois reconnu, parfois incompris, mais souvent dans la galère. Un homme influent, entouré, mais qui déteste tous ces parasites. Un directeur à la main de fer, alcoolique, ambigu. Orson Welles dépeint un portrait inattendu de sa propre personne, de ses propres démons. Trip mégalomane, Orson Welles était sans doute quelque peu hautain et ça se sent à l'écran. John Huston interprète un personnage électrisant, quelque part entre génie et folie, à la fois hypnotisant et rebutant. Un mélange de John Ford et Ernest Hemingway qui sont souvent cités dans le film. Véritable film testament, presque auto-biographique, Orson Welles aurait presque été capable de ne pas terminer son film juste pour coller à son histoire. Avec 100 heures de rushs, Netflix a remastérisé son oeuvre et offre dorénavant à son public un montage de 2h20.


Oja Kodar, la dernière compagne d'Orson Welles, raconte dans le livre The Other Side of The Wind que l'histoire du film vient de la mise en commun de deux histoires inventées respectivement par elle et Welles. Welles aurait eu l'idée du personnage d'Hannaford par le biais du travail de son ami Bogdanovich qui, avant de devenir réalisateur lui-même, avait interviewé de nombreux vieux réalisateurs mis sur la touche par le système. Comme dans le film où J.J. Hannaford tente de montrer son film à des producteurs et à ses invités pendant une soirée organisée, la réalité a rattrapé le cinéaste puisque Orson Welles a tenté de montrer son film lors de la cérémonie organisée en son honneur pour la remise du « Life Achievement Award » à l'American Film Institute, le 9 février 1975. Notamment la scène, ironique et en relation directe avec sa propre expérience à Hollywood, dans laquelle on voit, dans une salle de projection, un assistant d'Hannaford tenter vainement d'expliquer à un producteur d'Hollywood, dubitatif, une séquence non montée du film. C'est ce parallèle constant à la réalité qui est passionnant. On ne sait plus si De l'autre côté du vent est une fiction, une adaptation ou même une autobiographie. Quoi qu'il en soit la frontière avec la réalité s'étiole et c'est cette représentation du monde hollywoodien qui intrigue. Orson Welles vient mettre en avant ce système dominé par l'argent et le vice, par les producteurs et non les réalisateurs, par le bénéfice et non l'apport artistique. Cette double lecture, dont la frontière entre réel et fiction est floue, est un des aspects importants de De l'autre côté du vent.

Un double film au sein du film

Mais De l'autre côté du vent va encore plus loin. En plus des tribulations d'un Orson Welles déguisé en J.J. Hannaford, le long-métrage met également en scène un film dans le film. Les rushs et extraits du film que J.J. Hannaford ne parvient pas à terminer sont également dans De l'autre côté du vent, ajoutant une autre intrigue dans le film. C'est une idée lumineuse qui permet de nombreux contrastes que ce soit dans l'écriture ou dans la mise en scène. Les passages dans le monde réel avec J.J. Hannaford sont très vifs, les cuts sont violents, la caméra est en perpétuel mouvement, tout va très vite, presque à la limite de l'asphyxie, mais tout reste parfaitement millimétré.

Quand Orson Welles met en scène le film dans le film, sa caméra prend une toute autre allure. Fini le rythme à 200 à l'heure, le cinéaste se calme pour laisser la place à une oeuvre sans dialogue, avec des plans fixes, presque contemplatifs. Le travail sur la fiction à l'intérieur du film est incroyable : les jeux de lumières sont superbes, les décors somptueux, et le jeu du corps et de l'esprit est au cœur de cette histoire. Les deux éléments, trames, se répondent constamment dans leur situations mais surtout dans ce qu'elles tentent d'exprimer. La sexualité y est abordée, avec beaucoup de finesse, dominée par le prisme féminin et portée par Oja Kodar, électrisante. La propre épouse d'Orson Welles porte sur ses épaules dénudées la fiction à l'intérieur du film. Un clip, ou un court-métrage, centré sur la sexualité, sur le plaisir et la domination sexuelle. Véritable clip vidéo, presque muet, splendide, ce film dans le film déteint totalement avec la mise en scène de l'aspect réaliste de l'histoire de J.J. Hannaford. Bref, De l'autre côté du vent donne à voir deux films en un, ce qui permet à Orson Welles de créer des réponses entre ses deux trames, mais également de donner du rythme, du suspense et de l'excitation face à ce film dans le film que le spectateur découvre par intermittence.

Netflix qui finit le dernier film de Orson Welles, ça a de quoi être cocasse. Mais De l’autre côté du vent offre un double film passionnant dans ses enjeux et ses questionnements. Une maîtrise totale, un scénario presque auto-biographique et un rythme soutenu, De l'autre côté du vent s'est fait attendre plus de quarante ans mais mérite sans aucun doute un coup d’œil vendredi sur Netflix.

De l'autre côté du vent de Orson Welles disponible le 2 novembre 2018 sur Netflix.

 

 

 

 

 

 

 

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