Eiffel : les grands travaux de Martin Bourboulon

Eiffel : les grands travaux de Martin Bourboulon

CRITIQUE / AVIS FILM - Avec "Eiffel", Martin Bourboulon s'attaque au mythe de l'incontournable monument et à l'homme qui a mené le projet. Le réalisateur et ses acteurs, Romain Duris et Emma Mackey, prennent en charge une reconstitution réaliste du chantier ainsi qu'une histoire d'amour qui emprunte à la fiction. Pour un résultat à la fois séduisant et mitigé.

Eiffel : le cinéma français à l'épreuve du monumental

Si le nom ne vous dit que peu de choses, il est temps de rattraper cette lacune, puisque l'industrie du cinéma français a fait le pari que Martin Bourboulon serait un réalisateur de tout premier plan pour les années à venir. En effet, s'il présente aujourd'hui Eiffel, à la fois biopic, histoire d'amour fictive et reconstitution historique de l'érection de la tour Eiffel, il sera ensuite aux manettes des deux films Les Mousquetaires, Milady et D'Artagnan. Une super-production en deux volumes, avec un casting flamboyant. Si le sujet est aujourd'hui Eiffel, et qu'on s'y tiendra, difficile cependant d'ignorer que l'enchaînement du réalisateur porte sur des monuments de la culture française, un monument au sens strict et une oeuvre-phare de la littérature. Après Papa ou maman 2, suite réussie d'une première comédie accomplie avec Laurent Lafitte et Marina Foïs, commençons donc par le premier des grands travaux de Martin Bourboulon : Eiffel.

Un présent de reconstitution et un passé de mélodrame

L'enjeu du film Eiffel a dû sembler aussi haut que le sommet de la fameuse tour. Pour raconter un des monuments les plus visités au monde, symbole de Paris et de la France, il fallait bien sortir le grand jeu. Eiffel se déroule sur deux temporalités différentes. Il y a le présent du récit, celui où l'ingénieur Gustave Eiffel, reconnu par tous, entreprend de construire la tour Eiffel pour l'Exposition universelle de Paris de 1889.

Sa motivation est professionnelle, pour l'innovation et le prestige. Mais elle est aussi, peut-être surtout, personnelle. C'est ce que l'on découvre dans l'autre temporalité du récit, celui de la rencontre et d'une passion fulgurante avec Adrienne Bourgès, alors qu'il a 28 ans et elle 18. Alors qu'un mariage se prépare, il est purement et simplement annulé. Presque trente ans plus tard, à Paris, les deux amants de jeunesse se retrouvent.

Eiffel
Eiffel ©Pathé Distribution

Pourquoi, alors qu'il s'y opposait pour favoriser la construction du métro, Gustave Eiffel change-t-il soudainement d'avis pour construire cette tour, plus haute que toutes les autres ? Le film ne laisse pas de mystère, en suggérant que ce désir naît des retrouvailles de l'ingénieur avec son grand amour de jeunesse, bien que celle-ci soit mariée à Antoine Restac (Pierre Deladonchamps), journaliste très influent et proche ami d'Eiffel. Si Adrienne Bourgès a réellement existé, la romance du film est largement inventée. Eiffel cherche ainsi son équilibre entre le biopic historique réaliste et un drame amoureux fictif.

Un belle bâtisse à laquelle manque un foyer

Un faux biopic et une vraie reconstitution ? Difficile à dire, mais même si le film veut voir aussi loin que le monument est grand, il reste un long-métrage de cinéma et à cet égard sa reconstitution de la construction de la tour est brillante. Du dessin des plans à la pose des ultimes rivets, de l'engouement des autorités au mécontentement des riverains du chantier, debout au premier étage comme les pieds dans l'eau pour ancrer la tour sur une terre meuble, on voit beaucoup des différentes étapes de la construction de la tour Eiffel. Sur le plan des décors comme sur celui des costumes, c'est un ballet enlevé de la population industrielle du 19e siècle, les ouvriers et les bourgeois, orchestré joliment par Martin Bourboulon et mis en musique par Alexandre Desplat. On note l'académisme constant du geste, sans que celui-ci ne devienne ennuyeux.

Eiffel
Eiffel ©Pathé Distribution

L'ennui viendrait plutôt de la partie amoureuse du film. Emma Mackey est vaillante et volontaire, mais son personnage ne convainc pas toujours. L'interprète n'y est pour rien, il faut plutôt regarder du côté de la narration qui entrelace lourdement les deux temps et surtout qui ne révèle entièrement le personnage que dans la dernière partie du film. On a donc l'impression de le découvrir enfin et le comprendre au moment où il faut le quitter. Alors, quand on n'est longtemps qu'à moitié développé face au très expérimenté et charismatique Romain Duris dans le rôle de Gustave Eiffel, souvent mis en majesté dans Eiffel, difficile d'exister.

De très belles intentions qui ne se réalisent pas

C'est dommage, il y a quelque chose de résolument beau et d'intéressant dans le scénario de Caroline Bongrand. L'amour, le désir, la conquête de l'être aimé...Mais Eiffel et son scénario manquent cruellement de maturité en n'osant pas interroger la dimension phallique de l'édifice, en ne cherchant pas plus à trouver dans Gustave Eiffel sa motivation profonde. Veut-il prouver qu'il est le plus fort ? Veut-il montrer à Adrienne qu'il a toujours son rêve et sa force de la jeunesse ? Assez étrangement, le film semble ouvrir à un instant une possibilité de perception très dramatique du film, avec un accident dont a été victime Adrienne dans sa jeunesse, plus précisément à la suite de l'annulation de son mariage avec Gustave. Mais cette piste est abandonnée aussi vite qu'elle est proposée.

Habile dans sa mise en scène et moins dans sa narration, très joliment interprété par tous mais manquant paradoxalement de coeur, Eiffel ne réussit qu'à moitié son entrelacs entre la réalité et la fiction, le récit documenté de l'érection de la tour Eiffel et l'échappée amoureuse fictive. La déception finale est à la hauteur des jolies promesses que porte pourtant le film, dont on se souviendra de la mise en scène ambitieuse et très efficace du réalisateur.

Eiffel, de Martin Bourboulon, en salles le 13 octobre 2021. Ci-dessus la bande-annonce. Retrouvez ici toutes nos bandes-annonces.

 

 

 

 

 

 

 

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