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Le Diable, tout le temps : le grand cinéma américain de Netflix

Le Diable, tout le temps : le grand cinéma américain de Netflix

CRITIQUE/AVIS FILM : De la fin d'une terrible guerre jusqu'au début d'une autre, Antonio Campos réalise, avec "Le Diable, tout le temps", un thriller de premier ordre, mêlant une dénonciation du puritanisme et une fresque tragique pour plonger dans la noirceur de l'identité américaine. Un film brillant, disponible sur Netflix le 16 septembre 2020.

Avec Le Diable, tout le temps, Netflix sort de nouveau les muscles. Ce film est réalisé par Antonio Campos, à qui l'on doit les très remarqués Afterschool, Simon Killer et Christine, et il ne cache pas sa grande ambition. À côté de son lot courant de coproductions et d'acquisitions, Netflix s'investit aussi dans des productions de très gros calibre, comme par exemple Roma, The Irishman ou encore Uncut Gems. Par sa durée, 2h18mn, par sa dimension de fresque tragique, avec enfin son casting très talentueux et un jeune réalisateur promis à une grande carrière, Le Diable, tout le temps rentre d'emblée dans cette catégorie. Mais une fois qu'on coche tous ces critères, encore faut-il réussir son pari. Est-ce le cas ?

Une adaptation très réussie d'un roman sur l'identité américaine

Adapté du roman de Donald Ray Pollock, best-seller publié en 2011, Le Diable, tout le temps nous plonge dans l'Amérique profonde de l'après-Seconde Guerre mondiale, aux confins ruraux de l'Ohio et de la Virginie Occidentale, à Knockemstiff plus précisément. Dans cet environnement, marqué par les souvenirs vivaces des vétérans revenus des combats, plusieurs hommes vont connaître des destinées criminelles et mortelles. À la manière des grandes fresques pionnières des mythes américains - on peut penser à John Ford mais aussi à Sam Peckinpah -, Antonio Campos cherche à identifier quelque chose, à extraire les racines d'un mal qui s'exprime par la violence, la domination masculine, la perversité et l'horreur. Ainsi, dans Le Diable, tout le temps, dont Antonio Campos a écrit avec son frère le scénario, ce qu'on pouvait trouver de tendre et d'attachant dans le livre a disparu, seules restent l'ignoble emprise de religieux charismatiques mais psychopathes, la violence passée et présente, et celle qu'on suspecte à venir.

Antonio Campos passe en classe supérieure

Le film est complexe, offrant une narration multiple avec l'exposition de plusieurs destinées : celle d'un vétéran traumatisé par la guerre puis frappé par le décès de sa femme, celle d'un couple de photographes-tueurs en série, celles de deux prédicateurs criminels, et enfin celle d'Arvin, le fils du vétéran qui ouvre le film.

Pour incarner ces personnages, on ne pouvait vraiment rêver mieux : Bill Skarsgård en Willard Russel, le vétéran et père d'Arvin, incarné adulte par Tom Holland, Jason Clarke et Riley Keough pour les tueurs Carl et Sandy Henderson. Harry Melling est le prédicateur meurtrier Roy Laferty et Robert Pattinson l'autre prédicateur, le prédateur sexuel Preston Teagardin. Beaucoup se croiseront, dans des rencontres interpersonnelles, et seul le couple de tueurs Henderson sera présent dans toutes les lignes temporelles. Leur modus operandi est terrible : sous couvert d'être de bons chrétiens, ils prennent des auto-stoppeurs et Carl les oblige ensuite à avoir une relation sexuelle avec Sandy avant de les torturer et les tuer, en prenant bien soin de tout photographier. Incarnation formidable de la perversité et du mal exposés dans le film, ce couple figure aussi, d'une certaine manière, le témoignage qu'entreprend Antonio Campos en orientant sa caméra sur ses cheminements mortels.

Le Diable tout le temps

Si l'idée est excellente, il faut bien s'avouer perdu à quelques moments, ne percevant pas si facilement ce qui unit - et détruit - tous ces personnages. À mesure cependant que le film avance, les différents fils remontent plus clairement une même pelote maléfique. Néanmoins, à force de montrer plusieurs solides horreurs, sans complaisance tout autant que sans pudeur, il faut avoir la tête et l'estomac bien accrochés pour ne pas céder trop vite à la terreur. C'est un des rares points faibles du long-métrage, qui est dû ici à la peut-être trop grande ambition de Le Diable, tout le temps. Mais le péché d'orgueil n'est-il pas le plus beau ?

Le Diable, tout le temps : du cinéma, tout le temps

Antonio Campos est considéré, avec Sean Durkin et Brady Corbet dont il est proche, comme un des réalisateurs américains les plus talentueux de sa génération. Il a ainsi pu avoir beaucoup de ressources pour mener son adaptation, mais pas carte blanche non plus. C'est-à-dire que c'est une chose d'avoir Pattinson, Holland, Melling et Skarsgård dans son film, mais c'en est encore une autre de les faire tourner tous ensemble. C'est pourquoi, de ceux-là, Pattinson et Holland auront l'essentiel de la résolution de la proposition fondamentale du film - l'affrontement éternel entre les concepts de Bien et de Mal -, quand les autres joueront plutôt leurs meilleures séquences solo ou dans un duo fermé et moins prestigieux.

Puisque la narration multi-temporelle de l'oeuvre littéraire et du film le permet, rien n'empêchait à l'adaptation de rapprocher plus encore les personnages, de faire par exemple un arc narratif familial plus exploité entre Willard Russel et son fils, ou d'en montrer plus du couple Henderson, ce qui aurait pu sublimer leur dimension discrète de narrateurs. C'est une des quelques limites du film, qui crée la frustration de ne pas voir ces formidables acteurs et actrices "s'amuser" plus ensemble, mais c'est une frustration légère parce qu'elle dit l'envie créée par le film d'encore plus, de plus d'histoires et de plus de cinéma. Les moments d'affrontement entre Pattinson et Holland sont extrêmement réussis, et ils réussissent ainsi la synthèse de Le Diable, tout le temps, travail monumental mais qui par moments semble donc éclaté en épisodes autonomes.

Naissance d'un grand cinéaste ?

La plus belle réussite du film d'Antonio Campos est sans aucun doute sa direction parfaite d'actrices et d'acteurs au talent apparemment infini. Quel plaisir de voir Harry Melling dans un rôle d'antagoniste à sa mesure chez Netflix, loin de sa faible incarnation de méchant dans The Old Guard. Quel plaisir aussi de voir de nouveau Haley Bennett, Riley Keough et Mia Wasikowska dans des rôles forts, brillamment incarnés et fascinants. Enfin, dans ce qui pourrait être un clin d'oeil à son rôle dans A History of violence, Jason Clarke joue toujours aussi bien l'horreur puissante, tranquille et sûre de son fait.

On peut observer que si les femmes occupent des rôles secondaires, c'est pour montrer que le mal est dans Le Diable, tout le temps un fait entièrement masculin, une violence exercée par des hommes dans un monde d'hommes, une prédation totale que le réalisateur choisit d'illustrer par une critique de la bigoterie, du fanatisme et du prosélytisme, et c'est très réussi.

Antonio campos réussit ainsi à peu près tout ce qu'il a entrepris pour Le Diable, tout le temps. Une adaptation réussie, avec le choix pertinent de se concentrer sur la dimension familiale de ce drame américain ainsi que sur une dénonciation sérieuse des abus d'hommes d'église, des tartuffes extrémistes qui dissimulent sous leur ferveur de façade et leurs imprécations des folies meurtrières. Une cinématographie particulièrement soignée, avec toujours une très belle lumière et une reconstitution fidèle et appliquée de l'époque. Le Diable, tout le temps est donc un excellent film, mêlant une chronique fine et acerbe d'une époque traversée par mille maux, et définition d'un mal tout américain : le puritanisme dont l'exacerbation n'a d'égale que l'épouvantable violence qu'il dissimule. À 37 ans à peine, Antonio Campos parvient brillamment à réaliser ce que beaucoup d'auteurs et de créateurs n'atteignent jamais : offrir une définition profonde et fascinante des noirceurs de l'identité américaine.

Le Diable tout le temps, le 16 septembre sur Netflix. La bande-annonce ci-dessus. Retrouvez ici toutes nos bandes-annonces.

 

 

 

 

 

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