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Le Sacrifice : l’arbre de vie d’Andreï Tarkovski

CRITIQUE FILM – Ressortie en salle ce mercredi d’un des plus grands films d’Andreï Tarkovski. Dans « Le Sacrifice », Alexandre, un ancien comédien, s’apprêter à fêter son anniversaire avec ses proches sur une île, quand une catastrophe nucléaire se profile à l’horizon.

C’est sans aucun doute l’un des parallélismes les plus marquants et les plus commentés de toute l’histoire du cinéma. Le premier plan de L’Enfance d’Ivan, tout premier long-métrage du cinéaste russe Andreï Tarkovski, montrait un enfant réfugié sous un arbre. Alors qu’un panoramique vertical nous amenait jusqu’à la cime de ce même arbre, on pouvait apercevoir ce même enfant, torse nu, en train de marcher à l’horizon avant de se retourner vers la caméra. C’était, déjà, la promesse d’un long chemin de croix pour un jeune cinéaste amené à grandir de film en film, jusqu’à devenir un adulte, une icône, un maître à penser et un grand cinéasteL’enfant qui s’éloignait au loin est, cette fois-ci, à la tout fin de Le Sacrifice, dernier film de Tarkovski, allongé paisiblement au sol, la tête soutenue par un arbre (encore un). Il prononcera calmement « Au commencement était le verbe, pourquoi donc papa ? ». La caméra se soulève à nouveau, jusqu’à attendre la cime de l’arbre, donnant un écho saisissant à L’Enfance d’Ivan. C’est à ce moment-là qu’Andrei Tarkovski dédie le film à son fils, « avec espoir et confiance ».

Le grand sceau

Alors que le cinéaste russe succombera seulement quelques mois après la sortie du film des suites d’un cancer du poumon, il s’agissait autant à Tarkovski avec Le Sacrifice de réaliser un film-testament à destination de son fils, que d’illustrer sa désarmante sérénité vis-à-vis de sa disparition imminente. Le plan final du Sacrifice, répondant au premier plan de L’Enfance d’Ivan, referme une œuvre en forme de ronde infinie (on pourrait, par exemple, enchaîner la fin du Sacrifice avec le début de L’Enfance d’Ivan, pour repartir de plus belle dans une boucle sans fin) et permet, au contraire, de l’ouvrir vers de nouveaux horizons, vers une nouvelle génération : celle de son fils, des enfants de son fils, et ainsi de suite. Le mouvement vertical qui suit la trajectoire de cet arbre planté par Alexandre au début du Sacrifice vient, en creux, transformer cet arbre en véritable arbre généalogique, en un « arbre de vie ».

C’était le même arbre mutilé et rongé par la vengeance dans La Source d’Ingmar Bergman, inspiration de Tarkovski. Cet arbre courbé et flétri de douleur du Nymphomaniac de Lars Von Trier, son descendant. Ou encore cet arbre mort sous lequel sont enterrés les restes de Rachel dans Blade Runner 2049 de Denis Villeneuve, qui multipliait les hommages implicites au cinéaste russe. Dans Le Sacrifice, cet arbre de vie n’est ni torturé, ni abîmé, ni mort, mais vient juste d’être planté, offrant une vision à très long terme d’une descendance à venir. Cet arbre vient nous en dire un peu plus sur cette troublante confiance avec laquelle Tarkovski lègue ici son œuvre aux générations qui suivront, et grâce à laquelle il semble prêt à affronter sa mort. La conscience d’un héritage spirituel serait la clé pour vaincre cette peur de la fatalité, celle qu’Alexandre évoque à son fils lorsqu’ils se reposent, sous d’autres arbres encore, après une balade en famille.

Acte de foi

La mort tragique et prématurée du cinéaste russe (à 54 ans) ne pourra pas empêcher la vie de continuer à déployer ses multiples embranchements à travers le temps et les générations. Cette histoire si personnelle du cinéaste est la clé pour comprendre Le Sacrifice qui, comme la plupart des films du cinéaste (L’Enfance d’Ivan mis de côté), recèle d’embranchements philosophiques ou de symboles artistiques pas forcément accessibles à la plus large des audiences. Ici, sur une île située au large des côtes suédoises, Alexandre, un ancien comédien reconnu, s’apprête à fêter son anniversaire avec sa famille. Alors qu’une catastrophe nucléaire se profile à l’horizon, Alexandre exécute ses prières et annonce à Dieu être prêt à renoncer à tout ce qu’il a de plus cher si l’apocalypse n’a pas lieu.

Otto, le facteur du coin, l’encourage à aller passer la nuit avec une femme, une sorcière qui lui permettrait de réaliser son vœu en remontant dans le temps. Bien évidemment, tout est scellé d’avance : la prière d’Alexandre sera exaucée et celui-ci s’empressera de renoncer à sa vie après que les siens aient été sauvés. Dans une séquence dantesque filmée en un plan-séquence, aujourd’hui mythique, Alexandre met le feu à sa maison. Pris pour un fou, il finira par être envoyé directement en hôpital psychiatrique sous les yeux terrorisés de sa famille. Tout est redevenu comme avant mais plus rien ne sera jamais pareil.

Hauteur d’enfant

Le parcours effectué par le personnage d’Alexandre dans Le Sacrifice, de la demeure familiale jusqu’à l’antre d’une femme mystérieuse aux pouvoirs surnaturels, résume plutôt bien le cheminement effectué par le cinéma de Tarkovski. Après un acte de foi (à Dieu, au cinéma, peu importe), le liant intellectuel (en la personne d’Otto, amateur du Ainsi parlait Zarathoustra de Friedrich Nietzsche) qui amène l’artiste vers un lieu aux caractéristiques mystique, en plus de faire écho à l’ensemble de ses films (le chemin vers la zone dans Stalker, le voyage vers Solaris dans le film éponyme, l’errance hallucinée du peintre d’icônes dans Andrei Roublev), souligne les aspirations ineffables de sa filmographie : partir des mots, du « Verbe », pour se diriger vers l’inconnu.

En partant de l’intellect et de la théorie, donnant une matière d’analyse inépuisable aux exégètes les plus confirmés, Le Sacrifice semble nous accompagner en douce vers une pure envolée. Ce n’est pas pour rien si Alexandre, une fois dans les bras de la sorcière, se met à léviter avec elle. À l’image du plan final, lui aussi en lévitation jusqu’à la pointe de l’arbre planté par le père et son fils au début du film, bien que toujours habité par des questions théoriques (celle, par exemple, de la « raison » du « Verbe »), difficile, en regardant à nouveau Le Sacrifice, de ne pas demeurer simplement cet enfant qui lève les yeux vers la lumière, apaisé et émerveillé.

Le Sacrifice d’Andreï Tarkovski, ressortie en salle en version restaurée le 20 juin 2018. Ci-dessus la bande-annonce.

C’est sans aucun doute l’un des parallélismes les plus marquants et les plus commentés de toute l’histoire du cinéma. Le premier plan de L’Enfance d’Ivan, tout premier long-métrage du cinéaste russe Andreï Tarkovski, montrait un enfant réfugié sous un arbre. Alors qu'un panoramique vertical nous amenait jusqu’à la cime de ce même arbre, on pouvait apercevoir ce même enfant, torse nu, en train de marcher à l’horizon avant de se retourner vers la caméra. C’était, déjà, la promesse d’un long chemin de croix pour un jeune cinéaste amené à grandir de film en film, jusqu’à devenir un adulte, une icône,…

Conclusion

Note de la rédaction

Premier de la classe

Plus un véritable leg qu'un film-testament, « Le Sacrifice » reflète la quintessence de toute l'œuvre de Tarkovski : ses aspirations théologiques, théoriques et philosophiques, comme la clarté de sa grammaire filmique, d'une limpidité permanente. Le temps a peut-être scellé le sort de Tarkovski, mais les portes de son héritage, elles, resteront à jamais ouvertes.

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