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Ma vie avec John F. Donovan : grande fresque nuancée

Malgré quelques malheureux rebondissements, Xavier Dolan traverse enfin sa frontière et propose son premier film en langue anglaise. Mais au-delà du rêve américain et de la démesure hollywoodienne, le cinéaste québécois demeure fidèle à lui-même, quoiqu’un peu éloigné de son habituelle dextérité.

Ma vie avec Xavier Dolan. Tout a commencé en 2014, lorsque l’art du cinéaste québécois explose réellement au grand jour – propulsé par Cannes – avec le choc frontal et émotionnel Mommy. Les plus érudits diront que Laurence Anyways, sorti en 2012, fut le véritable premier coup de maître de Dolan, qui n’abordait alors que ses 23 ans. Entre autres J’ai tué ma mère, Les amours imaginaires, Tom à la ferme et Juste la fin du monde, le cinéaste aura eu le temps d’assumer une identité singulière. D’emblée, il n’a que faire des critiques sur sa redondance et son perfectionnisme maladif ; il veut juste assouvir son besoin insatiable de « mettre à l’image ses obsessions et ses souvenirs. » 

Il aurait donc été fou, impossible, de penser que ce nouveau long métrage, le tant attendu (et redouté, depuis les retours désastreux des projections à Toronto) John F. Donovan, puisse être radicalement différent de ses prédécesseurs. Pardon, on se serait presque trompé de titre ; le film se nomme Ma vie avec John F. Donovan – une preuve, une fois de plus, qu’on aborde encore nouvelle fois une page autobiographique du réalisateur, quelqu’en soit la fiction, quelqu’en soient les personnages.

Lettre ouverte au passé

« C’est mon film le plus abouti, le plus personnel » a pu confier Dolan avant de le présenter au public. Il n’est pas question ici de savoir si nous avons affaire aux délires d’un artiste aveuglé par l’égo, non ; puisque le cinéaste est aussi reconnu pour sa (trop) grande humilité. Ma vie avec John F. Donovan est selon son créateur le meilleur de ses films, tout simplement. Et cela est tout à fait valable. Maintenant, il s’agit de savoir si en tant que spectateur, ce sentiment est partagé.

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Revenons un temps aux sources. En 2011, Dolan commençait déjà à gratter sur papier quelques mots à propos d’un projet indéfini… qu’il laissa cependant de côté avec le temps. Si après Juste la fin du monde, le réalisateur peut enfin se consacrer à son John F. Donovan, il était loin de s’imaginer ce que serait l’expérience de ce premier film américain. Le casting aux multiples joyaux (Kit HaringtonNatalie PortmanSusan SarandonKathy BatesJacob TremblayBen SchnetzerThandie NewtonAmara Karan…), fut le premier argument de vente – malgré l’éviction de Jessica Chastain, dont les scènes ont finalement été coupées au montage.

Aujourd’hui, le film est bel et bien là, terminé, en bobine. Il dure deux heures tout rond. Force est de constater que le montage, assuré une nouvelle fois par Dolan en personne (maître de son œuvre jusqu’au bout), est une des lacunes du film. Le découpage des scènes est trop saillant, trop révélateur.

Des plus grandes ambitions…

Mais au-delà de ce souci (qui se résoudra peut-être au fil des visionnages), Ma vie avec John F. Donovan est avant tout un film de personnages. Un film d’acteurs, en somme. Et à cela, on ne peut émettre aucun doute sur le talent, toujours sidérant, du cinéaste pour diriger ses comédien.nes. Et pourtant, quelle difficulté fut celle de nous convaincre de cette relation épistolaire, qu’entretient le jeune Rupert Turner (Tremblay, touchant) et le fameux John F. Donovan, figure d’Hollywood dépassée par la scène (Harington prouve enfin qu’il est un acteur à composition).

Si Dolan ne filme jamais Donovan écrire les lettres, c’est pour maintenir l’état de rêverie, l’imaginaire, que nous, enfant, nous avions aussi à l’égard de nos idoles. Vont t-elles répondre ? Sont-elles réellement inaccessibles ? Une fois n’est pas coutume, Dolan touche là où ça fait mal et personnalise son propos, qui se veut résonner profondément auprès du spectateur. Rupert est en quelque sorte l’enfant que nous étions.

Autour de ces deux personnages gravitent des figures familières au cinéma de Xavier Dolan. La mère, comme d’habitude mise sur un piédestal (à raison !) est un point d’accroche central à notre intérêt des péripéties. Jouées par Natalie Portman et l’impériale Susan Sarandon, ces femmes se démarquent par les rapports explosifs qu’elles peuvent avoir avec leurs fils respectifs. « Tu peux rester ici toute ta vie » soufflera Sarandon à Harington, dans l’une des plus belles scènes. Le film dépeint donc ici une belle déclaration à l’amour maternel, presqu’à la hauteur d’une Diane Després (Mommy) et d’une Martine (Juste la fin du monde). Xavier Dolan ne s’arrête pas là et continue son autopsie personnelle en brassant les thèmes de l’identité (ici, l’homosexualité, l’acceptation de soi) et du temps (les différentes époques finissent par se confondre, se rejoindre).

Ne faisant l’unanimité (et c’est rare), Ma vie avec John F. Donovan peut être vu comme une redite, une caricature du cinéma de Dolan. D’un autre point de vue, il est le point culminant d’une œuvre débutée il y a désormais plus de dix ans. C’est un cinéma qui divise, et de cela en ressort son principal intérêt.

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…aux actes manqués

Entre enthousiasme et perplexité, il n’y a ici qu’un léger fossé. Ma vie avec John F. Donovan est aussi pertinent dans ses moments de dialogues (la discussion entre Rupert – désormais jeune homme – et la journaliste Audrey Newhouse, interprétée tout en retenue par Thandie Newton) que pénible dans quelques-unes de ses scènes cruciales – qu’on ne peut vous énumérer. Faute, notamment, à une étrange utilisation de la musique. Un fait qu’on peut largement reprocher à Dolan, qui par le passé maîtrisait beaucoup plus le phénomène intrinsèque des sonorités (dans Mommy, chaque musique fait littéralement partie du film, lancée par le personnage). Ici, entre ses hits pop (ça passe d’Adèle à Florence + The Machine, jusqu’à The Verve), le film retranscrit bien son époque (globalement, 2006), mais peine à totalement émouvoir de sa nostalgie – même dans ses clips shows (toujours si bien filmés, cependant).

Autre point fort, mais à double tranchant, qu’on aurait aimé sans faille : les personnages, aussi multiples soient-ils, qui sont pour la plupart compressés dans ces deux heures de film, comme coincés dans leur trames. En privilégiant le genre choral, Dolan s’éloigne de l’habituel trio présent dans ses précédents longs. Un mal pour un bien donc, puisqu’il expérimente encore, a donc droit à l’erreur et à l’imperfection.

Si les mots sont toujours vacillants lorsque l’on écrit ces lignes à propos de de John F. Donovan, c’est aussi parce que malgré tout ce qu’on a à lui reprocher, on a sérieusement envie d’adorer ce film. Dans cet essai en langue anglais (la démocratisation du langage par excellence), Dolan continue plus que jamais à traiter des faux-semblants de notre société, avec candeur et sincérité. Mais les nombreuses images de Ma vie avec John F. Donovan, à contrario de ses précédents films, sont peut-être plus périssables dans le temps. Faute à un ensemble moins fluide, moins percutant. Il n’en reste une pièce majeure dans l’édifice du cinéaste, qui, il faut le rappeler, n’a que trente ans.

Il a donc toute sa vie pour (encore) réaliser des chefs-d’œuvres, et nous serons toujours là pour le soutenir.

 

Ma vie avec John F. Donovan de Xavier Dolan, disponible en salles le 13 mars 2019. Ci-dessus la bande-annonce. Retrouvez ici toutes nos bandes-annonces.

Ma vie avec Xavier Dolan. Tout a commencé en 2014, lorsque l'art du cinéaste québécois explose réellement au grand jour - propulsé par Cannes - avec le choc frontal et émotionnel Mommy. Les plus érudits diront que Laurence Anyways, sorti en 2012, fut le véritable premier coup de maître de Dolan, qui n'abordait alors que ses 23 ans. Entre autres J'ai tué ma mère, Les amours imaginaires, Tom à la ferme et Juste la fin du monde, le cinéaste aura eu le temps d'assumer une identité singulière. D'emblée, il n'a que faire des critiques sur sa redondance et son perfectionnisme…

Conclusion

Note de la rédaction

"Ma vie avec John F. Donovan" n'est certainement pas le film le plus saisissant de Xavier Dolan, mais il n'en reste pas moins toujours marqué par des images sincères et fortes, peuplées de superbes figures.

Note spectateur : 4.35 ( 1 votes)

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