Pearl : une éblouissante ode au corps

Pearl : une éblouissante ode au corps

CRITIQUE FILM - Avec "Pearl", son premier long-métrage, Elsa Amiel offre une magistrale incursion dans l’univers du Bodybuilding. Léa Pearl s’apprête à concourir pour le prestigieux titre de Miss Heaven, quand surgit son ex-mari avec leur enfant.

Faire une fiction dans l’univers du Bodybuilding, qui plus est sur une même unité de lieu et de temps, était un pari audacieux et potentiellement casse-gueule. On vous prévient tout de suite : Pearl, le premier long-métrage d'Elsa Amiel, évite tous les écueils et est une vraie réussite ! La réalisatrice parvient en effet à rendre hypnotique son objet esthétique, tout comme cette discipline dans laquelle elle plonge le spectateur. D’abord grâce à l’interprétation de Julia Föry, qui prête à son personnage de Léa Pearl sa plastique d’authentique bodybuildeuse, mais aussi sa sensibilité. Ensuite, parce que la réalisatrice fait partager au spectateur une expérience multi-sensorielle, dans une véritable immersion cinématographique qui rappelle à bien des égards celle qu’offrent les films de Terrence Malick.

La caméra est en effet au plus près du grain de peau de Léa, de ses muscles huilés saillants, de ses bagues et bijoux clinquants, de ses faux ongles vernis, de ses tatouages, de son maquillage outrancier et de son maillot de bain à paillettes. Sa respiration et les battements de son cœur sont en résonance avec ceux du spectateur, qui ressent avec une empathie extraordinaire tout ce que ressent l’héroïne. Enfin, l’usage sans abus des ralentis sur la fabuleuse bande son électronique du compositeur Fred Avril est particulièrement jubilatoire.

Critique Pearl : une éblouissante ode au corps

Ce corps, devenu l’outil que Léa a façonné à force de volonté et de travail et que d’aucuns pourraient trouver monstrueusement disproportionné, est ici sublimé. Léa Pearl est d’une beauté indéniable, tout à la fois puissante et féminine. Elsa Amiel n’épargne pas pour autant au spectateur la souffrance et les sacrifices endurés pour en arriver à ce stade de la compétition. Pearl est parvenue en finale du Heaven Contest dans le Eden Palace, grand hôtel glauque aménagé pour l’événement. Les athlètes déambulent dans les longs couloirs, au gré des annonces par les hauts parleurs des heures de pesée, de photographie et de moments compétitifs. Et c’est surtout lorsque les sponsors et les photographes les incitent aux figures imposées que le côté bête de foire ne manque pas de ressortir.

Léa Pearl concourt dans la catégorie de Woman's Physique et Serena (Agata Buzek), l’ancienne pouliche du coach Al (Peter Mullan), dans la catégorie Bikini. Ces deux-là symbolisent précisément l’envers pathétique du décor : la difficulté à passer la main et la solitude absolue. Pearl offre un côté documentaire réellement fascinant, et permet d’en apprendre beaucoup sur ce monde méconnu, intrigant, codifié et sur lequel on ne peut s’empêcher d’avoir tant de préjugés. Un monde fait d’abnégation et de renoncement, de privation de nourriture et parfois d’eau et de prise de médicaments dangereux pour la santé.

S'affranchir du regard des autres et devenir une femme libre

La relation du coach avec Léa Pearl provoque un malaise certain. Elle est plus que brutale, presque de l’ordre d’un gourou avec un membre de sa secte. Al, tantôt rassurant, tantôt abject vit dorénavant par procuration. Il a vu son propre rêve brisé et n’a plus d’autre choix que de regarder ses pairs qui entretiennent leurs corps. Car ce que fait très bien ressortir Pearl, c’est que devenir compétiteur n’est pas une lubie, mais bien un rêve et que le prix à payer est élevé.

Critique Pearl : une éblouissante ode au corps

Et Léa s’est donnée les moyens de son ambition. On le comprend quand Ben, le père du “fils qu’elle a eu”, vient avec le petit Joseph (Vidal Arzoni) dans son hôtel pour lui demander de l’aide après quatre années au cours desquelles elle a disparu. Car avant de créer son nom de scène, Léa Pearl n’était que Julia. Et le fait que la jeune femme n’ait jamais voulu être mère est d’ailleurs très rarement envisagé au cinéma. Pourtant, il n’est porté aucun jugement sur ce choix anticonformiste et c’est heureux. La psychologie de Léa Pearl est, tout comme celle des autres personnages, très approfondie et cela n’est pas si surprenant quand on sait que le co-scénariste d'Elsa Almiel est Laurent Larivière, à qui l’on doit l’émouvant Je suis un soldat.

Toute la réussite du film consiste à subtilement saisir la pudeur de Léa et ce que sa rencontre avec Joseph va provoquer en elle, faisant affleurer à nouveau des émotions qu’elle s’était acharnée à ne plus ressentir. Tout comme on est de tout cœur avec Léa, on a envie de consoler Serena, mais aussi de baffer Al et de jouer avec Joseph. Avec son casting parfait, Pearl se révèle donc un premier film rare qui procure d’intenses émotions et parvient, sans concession ni moquerie, à dresser un éblouissant portrait, autant d’une femme courageuse que du milieu dans lequel elle s’épanouit.

 

Pearl de Elsa Amiel, en salle le 30 janvier 2019. Ci-dessus la bande-annonce. Retrouvez ici toutes nos bandes-annonces.

 

 

 

 

 

 

 

Voir aussi

Peter von Kant : un hymne magistral et bouleversé à l'amour et au cinéma

Peter von Kant : un hymne magistral et bouleversé à l'amour et au cinéma

CRITIQUE / AVIS - FILM : Film très personnel, adaptation autant qu'hommage au réalisateur allemand Rainer Werner Fassbinder, concentré de références esthétiques et vertige de cinéma, "Peter von Kant" de François Ozon est un film total. Il ne s'autorise ainsi aucun compromis, conscient sans doute d'être parmi les plus grands films français de ces dernières années.