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The House that Jack Built : hurlement en faveur du Mal

CRITIQUE FILM – Déclaré persona non-grata à l’issue de la conférence de presse de « Melancholia » en 2012, Lars Von Trier a pourtant fait son retour à Cannes pour son « The House That Jack Built », présenté Hors Compétition et où l’on plonge dans l’esprit torturé d’un tueur en série incarné par Matt Dillon.

Avec le colossal Nymphomaniac, grande fresque erotico-dépressive polymorphe sur le destin chaotique d’une nymphomane endolorie par ses pulsions sexuelles, Lars Von Trier s’était déjà approché d’une forme de cinéma synthétique, brassant ses obsessions, glauques, et ses nombreuses névroses. Avec The House that Jack Built, Von Trier enfonce le clou et livre sans doute son film le plus réflexif et le plus personnel. Sa persona de cinéaste éternellement plongé dans la controverse trouve ici comme avatar un tueur en série, qui exécute ses victimes (ses spectateurs) via des meurtres hideux (ses films) en les envisageant comme des œuvres d’art à part entière (son statut d’auteur sophistiqué).

Jack (Matt Dillon), un ingénieur qui rêve de construire la maison parfaite, y mène un dialogue intérieur avec Verge (Bruno Ganz), un alter-ego de bonne conscience qui commente ses récits délirants. Coupable d’une soixantaine de meurtres dans l’état de Washington des années 1970 à 1980, Jack incarne cet être ayant cédé sans aucun recul à toutes ses pulsions ultra-violentes, au-delà de n’importe quelle considération morale. Dénué d’empathie, glacial comme le marbre, il tue ses victimes de sang-froid. The House that Jack Built est le récit de cinq de ses coups de vicelard narcissique, où il exécute tour à tour femmes et enfants sans vergogne : une femme dont la voiture est tombée en panne (Uma Thurman), une autre accompagnée de ses deux bambins sur un terrain de chasse en pleine nature ou encore l’une des petites amies de passage de Jack, que ce dernier prénomme Simple (Riley Keough) et à qui il fera passer un sale quart d’heure.

Apologie de la pulsion créatrice

On attendait un feu d’artifice sauvage. Bizarrement, il n’en aura rien été, ou alors légèrement. Alors certes Jack n’est pas un tendre, encore moins le genre de personne avec qui l’on a envie de se retrouver un dimanche après-midi à siroter des Spritz sur la terrasse illuminée d’un café-bar de centre-ville. Mais Jack ne fait rien gratuitement. Son geste, absurde, inhumain et profondément répugnant, est, quoiqu’on en dise, productif. Oui, c’est un homme qui humilie ses victimes. Oui, c’est un fou furieux qu’il faut emprisonner. Mais non, malgré tout, Jack n’est jamais une coquille vide, celle qu’essayait de remplir les deux détectives du Mindhunter de Fincher sur quelques uns de leurs serial-killer, complexes seulement en surface. Et non, Jack est, malgré certaines ressemblances (la méticulosité, la précision qui se délite petit à petit), bien loin du Dexter de la série éponyme.

Car Jack est un artiste. Un artiste dont le processus créatif, plus ou moins bien rodé en fonction des situations, consiste à se mettre en scène pour mieux dévoiler à son audience (celle du film), un certain état de décréptitude du monde. C’est un petit peu la même musique chez Lars Von Trier depuis un moment : les monstres sont humains, les humains sont des monstres, tout est inversé, tout est le négatif, le noir et le blanc et vice-versa. Là, ce qui joue en faveur de The House that Jack Built se tient dans l’auto-thérapie ouverte et publique à laquelle se livre Von Trier sur son propre personnage et sur son être névrotique, poursuivi par l’alcool comme ces ombres terrifiantes dévoilées en animation lorsque Jack explique à Verge les raisons de ses rechutes permanentes.

La Chute

L’avertissement concernant des scènes qui pourraient « heurter la sensibilité du spectateur », indiqué dans le programme cannois pour la première fois de l’histoire du festival, ne vaut donc, si et seulement si, ce spectateur compte regarder le film au premier degré et serait du genre à assimiler Von Trier et nazisme après avoir brièvement lus à droite et à gauche sans se donner la peine de regarder ses films. Les propos de Jack, assimilables à ceux du cinéaste qu’il incarne, sur l’art, le totalitarisme et la place des femmes dans la société, sont à prendre par le truchement d’une auto-critique surprenante dans ses développements illustratifs. Lars Von Trier, conscient de sa nature de polémiste provocateur, à la limite de la sénilité, ne se défausse jamais et n’essaie pas de dédiaboliser sa personne.

Il faut voir la façon dont Jack, au fil de son récit en voix-off, s’approche lentement d’une forme de libération au fur et à mesure qu’il comprend qu’il est, non pas « éternellement coupable » comme il le prétend (et ce pourquoi il se plaint au départ), mais bel et bien la première victime de son propre système exécutif. En laissant libre court à ses pulsions, Jack est condamné à replonger éternellement. Il est, en cela, déjà mort. Sans jamais se plaindre ni – ce serait malvenu – de ce statut là (victime de ses propres addictions), Lars Von Trier a l’ingéniosité de se mettre en face de ses propres démons et les regarde droit dans les yeux, pour mieux exorciser ses peurs et ses souffrances avant de définitivement raccrocher les crampons (le tournage de celui-ci aura été, parait-il, une nouvelle fois particulièrement chaotique et douloureux).

Paradis ou enfer

Le dernier chapitre du film, où Jack, habillé comme Dante, descend vers les portes de l’enfer pour s’échapper du monde à la surface, pour lequel il est inadapté, est grandiose. Dans la lignée des citations picturales de Melancholia, Lars Von Trier cite la Barque de Dante de Delacroix, où son avatar et son alter-ego avancent au ralentit vers les profondeurs de la terre. S’enfoncer pour mieux se libérer : c’est un peu le credo de The House that Jack Built, acte de foi dont le principe serait de soigner le mal (la pulsion artistique qui éradique tout sur son passage) par le mal (une dernière folie pour la route avant de décrocher). Aurait-on vu, donc, le film testament d’un Von Trier vieillissant et abîmé ?

Sans doute. Du moins jusqu’à sa prochaine rechute. Parfois trop boursouflé ou simplement calqué en mode négatif sur Nymphomaniac (qui symbolisait déjà tout ce qui a été dit précédemment mais de manière moins frontale), The House that Jack Built pêchera là où ses saillies comiques et cyniques en viendront, quelque fois, à désamorcer la puissance tragique du parcours de ce tueur en série à la recherche de l’œuvre ultime. The House that Jack Built aurait pu être bouleversant, côtoyer Nymphomaniac au sommet des chocs cannois et de la filmographie de Von Trier, faire fusionner la Divine Comédie, Pasolini et Rob Zombie. Il ne sera qu’une touchante coloscopie dans la psyché de son créateur maudit, comme une édifiante maison de cadavres, cocon à la fois grotesque et protecteur, prêt à s’écrouler d’un moment à un autre.

 

The House that Jack Built de Lars Von Trier, présenté hors compétition à Cannes, sortira prochainement en salle. Ci-dessus la bande-annonce.

Avec le colossal Nymphomaniac, grande fresque erotico-dépressive polymorphe sur le destin chaotique d’une nymphomane endolorie par ses pulsions sexuelles, Lars Von Trier s’était déjà approché d’une forme de cinéma synthétique, brassant ses obsessions, glauques, et ses nombreuses névroses. Avec The House that Jack Built, Von Trier enfonce le clou et livre sans doute son film le plus réflexif et le plus personnel. Sa persona de cinéaste éternellement plongé dans la controverse trouve ici comme avatar un tueur en série, qui exécute ses victimes (ses spectateurs) via des meurtres hideux (ses films) en les envisageant comme des œuvres d’art à part entière…

Note de la rédaction

Note de la rédaction

BILAN TRÈS POSITIF

Derrière le pitch provocateur et la violence aliénée qui semble régner dans « The House That Jack Built », se cache une thérapie intimiste émouvante. Jack, comme Von Trier, sont deux artistes damnés, dont les pulsions, meurtrières comme artistiques, semblent régies selon leur incapacité commune à se libérer de leurs propres névroses.

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