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Gros Plan : Gaspar Noé à rebours

À l’occasion de la sortie en salle de « Climax », le nouveau film de Gaspar Noé, retour sur l’œuvre d’un cinéaste qui sera passé, en vingt ans et en cinq long-métrages, de divisions déchirantes et d’une haine mortifère au rassemblement et à l’union des corps.

Un dimanche matin de mai, lors de la première mondiale de son nouveau film à Cannes, Gaspar Noé a le sourire aux lèvres. Climax, un projet tourné en secret en deux temps trois mouvements, et dont on ne sait quasiment rien, s’apprête à être projeté pour la première fois. Noé, fier, excité ou anxieux (c’est au choix), prend en photo les cobayes qui se sont levés tôt pour assister à son dernier bébé, histoire d’immortaliser l’instant. Lui qui a pourtant déjà connu les honneurs de la sélection officielle semble tout heureux d’être l’une des têtes d’affiche de la Quinzaine des réalisateurs cette année. À raison : Climax est parfaitement à sa place.

Climax, le rêve utérin

Comme une version synthétique de son cinéma, Climax s’est alors présenté comme un opus de Noé, épuré et joyeux, propice à une reconnaissance critique et publique qui tardait encore à arriver – la faute à un cinéma parfois trop démonstratif et souvent considéré comme immature. La provocation chic (Irréversible) ou misanthrope (Seul contre Tous), le trip-attraction (Enter the Void) ou le mélo désespéré (Love) font bien partie du passé mais sont pourtant tous là. Avec ce cinquième long-métrage, Gaspar Noé aura d’ailleurs livré son film le plus équilibré, l’un des plus réussis (voir notre critique).

Gros Plan : Gaspar Noé à rebours

Et si dans les séquences finales de ses précédents films, Éros parvenait toujours à vaincre Thanatos, la vie prenant le dessus sur toutes ses pulsions de mort, Noé démontre, ici plus que jamais, une volonté inédite de réaliser un film en forme d’union collective. Là où l’ensemble de sa filmographie cherchait jusqu’alors à diviser ou à se morfondre dans une solitude rancunière, Climax s’essaie au rassemblement festif par le truchement d’une soirée dansante et endiablée. L’occasion pour nous de parcourir, à reculons, la filmographie de Gaspar Noé.

Love, le déchirement

Son film précédent, Love, mélodrame érotique sorti en 2014, se présentait comme l’exact opposé de Climax. Les tensions sexuelles et amoureuses, en plus d’amener les différents protagonistes à s’isoler du reste du monde, s’imposaient dans le film suite à de nombreuses divisions. Celles des personnages (divisions issues d’un ménage à trois qui a mal tourné), celles contenues à l’intérieur du personnage principal (Murphy, tiraillé au présent par les résurgences de son passé et par les hypothèses d’un futur impossible), celles qui s’imposaient par le biais d’un récit morcelé par le montage (avec de nombreuses coupures au noir). Même la figure de Gaspar Noé dans le film était divisée en plusieurs entités distinctes : un bébé prénommé Gaspar, un jeune aspirant cinéaste en la personne de Murphy (Karl Glusman) et un galeriste du nom de Noé, qu’il a lui-même incarné.

La nature profondément tragique de Love résultait de l’ensemble de ces divisions et déchirements, où complexe d’Electre (la plus jeune fille qui tente de se débarrasser de la copine de Murphy), loi de Murphy (tout ce qui peut mal se passer finit par arriver) et dualisme éros/thanatos (pulsions de vie et pulsions de mort dans le même corps) se renvoyaient sans cesse la balle. La force de Love résidait alors dans la façon qu’avait Gaspar Noé à exploiter les contrastes issus de ces ruptures polymorphes pour en faire émerger une vision de l’amour aussi volontairement cliché que profondément universelle.

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Des parties de jambes en l’air pleines d’amour et de tendresse laissaient place à un sexe triste et névrotique. Un passé chaotique et destructeur était ravalé par un présent mortifère et cloisonné. Quelques séquences romantiques étaient mises à mal par les déchaînements de haine et de rancœurs qui leur emboîtaient le pas. La réunion des corps n’était décidément pas encore à l’ordre du jour, mais une douce éclaircie laissait présager ce qui allait advenir dans Climax : à la fin de Love, si Electra (Aomi Muyock) avait sans doute mis fin à ses jours, le petit Gaspar, réfugié dans les bras de Murphy, figurait encore, au même titre que les êtres-foetus de Climax, l’idée d’une vie à venir où tout peut à nouveau recommencer.

Enter the void, le corps et l’esprit

Retournons encore en arrière avec Enter the void en 2010, avec lequel Gaspar Noé aura sans doute atteint la forme la plus spectaculaire de son cinéma. Dans un grand huit hallucinogène en forme de bad trip chamanique, Oscar (Nathaniel Brown), une petite frappe nichée à Tokyo, succombait après avoir pris une balle en plein ventre. Gisant sur les chiottes d’un piteux restaurant, son esprit se mettait soudainement à léviter puis à errer dans les rues et à travers les immeubles d’une capitale nippone décrépie et décadente.

Ce second souffle post-mortem permettait à Oscar de veiller sur sa sœur (Paz de la Huerta) vivant un véritable enfer au quotidien : strip-teaseuse agressée par son patron, avortements, problèmes d’argent, etc. Là encore, la division du personnage principal, dont l’esprit quittait subitement le corps mort, accouchait d’un film éthéré et distant. Même lorsque cet esprit en lévitation se souvenait de quelques passages marquants de la vie d’Oscar, une espèce de recul paradoxal nous maintenait en dehors du film. Malgré le fait que celui-ci jouait d’un évident dispositif d’immersion (la caméra est placée à la première personne au début, puis à la troisième lors des différents flash-backs), Enter the Void est un film profondément froid et flegmatique.

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Plus qu’une illustration très premier degré du dualisme cartésien sous psychotrope, où les corps seraient devenus de simples hôtes pour des esprits en perdition, et à la manière du final de Love, Gaspar Noé introduisait déjà dans Enter the Void la même pulsion de vie et d’amour qui régnera dans Climax. Enter the Void, bien que hanté par la mort de son protagoniste principal et par le quotidien destructeur de sa sœur, se concluait sous le toit d’un Love Hotel japonais, où toutes les chambres se présentaient comme autant de portes ouvertes vers des fécondations imminentes.

Irréversible, le monde à l’envers

Le sens inversé de la vie dans les films de Gaspar Noé, où l’on part d’une mort (un suicide ou une disparition dans Love, un mort par balle dans Enter the void) pour finir sur une (re)naissance (un bébé dans les bras ou dans un Love Hotel nippon) trouve son affirmation la plus évidente dans Irréversible, sorti en 2002. Construit à l’envers, via une succession antéchronologique de plusieurs plan-séquences, le film démarrait avec la vengeance ultra-violente de Marcus (Vincent Cassel) et Pierre (Albert Dupontel), qui cherchent à tuer le violeur d’Alex (Monica Bellucci), la petite amie de Marcus. Le meurtre sanglant contenu dans la première séquence (encore un mort d’entrée de jeu) nous dévoilait la teneur des événements passés ayant abouti à ce hurlement de chair et de sang.

Petit à petit, alors que l’on passait de la recherche du violeur au viol en lui-même (soit cette fameuse séquence insoutenable qui a tant fait parler d’elle) avant de passer aux heures qui ont précédées l’agression, Gaspar Noé laissait subrepticement apparaître la joie et la sérénité qui régnait au sein du couple Marcus/Alex juste avant l’agression. L’occasion pour Noé de conclure son film sur un déroutant happy end – que ceux qui auraient décidé de quitter la salle lors du viol d’Alex n’ont donc jamais pu voir. Avec un soupçon d’ironie compte tenue de la teneur des événements, Irréversible débutait donc sur un meurtre avant de se conclure sur une image pleine d’amour.

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Bien avant Climax, le paradoxe structurel d’Irréversible lui permettait ainsi déjà d’affirmer sa volonté de mettre, par le truchement d’un récit monté à l’envers, la vie et l’amour comme se situant après la mort et la violence (même lorsque cet ordre semble inversé). Car même si ce sont bien ces dernières qui l’emportaient in fine dans Irréversible (Alex a été irrémédiablement violée, violentée et traumatisée, les deux jeunes hommes sont probablement en route vers la case prison, et leurs vies ont été bouleversées à jamais), l’apaisement issu de la relation entre Alex et Marcus, pris dans le tourbillon des sentiments amoureux, permet de souligner, naïvement, toutes ces vies de bonheur qu’il faut embrasser pleinement tant qu’il est encore possible de le faire.

Seul contre tous, l’enfer c’est les autres

Le film de Gaspar Noé le plus éloigné idéologiquement de Climax est également situé à l’opposé de sa filmographie. Le premier long-métrage de Noé, Seul contre tous, sorti en 1998, est pourtant l’un de ses deux seuls films, avec Climax, à dresser le portrait d’une France schizophrène. Multi-culturelle et festive dans Climax, la France (dont le drapeau et la carte auront donc surgit à maintes reprises dans la filmographie de Noé), est dans Seul contre tous une France misanthrope et répugnante, bouffée par les rats, faisandée et pourrie de l’intérieur.

En sortant de prison, un ancien boucher (interprété par Philippe Nahon) décide, malgré son dégoût pour la vie, de reprendre son destin en main. Il quitte son job, sa vie de merde et sa femme qu’il déteste pour aller tenter de renouer des liens avec sa fille, envers qui il a déjà eu des pulsions incestueuses par le passé. Mais pour cet homme aussi exécrable que pathétique, la société française est loin d’être accueillante et bienveillante : celle-ci n’aura de cesse d’entretenir, voire de favoriser ses jugements hâtifs et ses arrières-pensées vénéneuses. Paradoxalement, Seul contre tous pourrait être ainsi l’illustration frontale de l’adage présenté dans Climax : « vivre est une impossibilité collective ».

Gros Plan : Gaspar Noé à rebours

Le boucher, aigri, raciste, consanguin et sérieusement dérangé permettait à Noé d’imposer, d’entrée de jeu, une progression idéologique à venir dans son œuvre : si Seul contre tous est l’expression paroxystique d’une vie d’aigreur et de douleur qui serait enveloppée dans un drapeau tricolore, Climax en est sa variante optimiste. Dans ce dernier, bien que le vivre ensemble puisse être mis à mal par des excès de violence et des relents malveillants (un ou une des danseurs et des danseuses est à l’origine du bad-trip collectif) et malgré le fait que certains soient toujours mis de côté (ce qui évite de faire de Climax un film bêtement naïf), la majorité de groupe terminera bien sa soirée dans une partouze transcendantale, une union matricielle et définitive qui achèvera de lier leurs intimités au départ si éloignées.

Les morts, les souffrances et les crises délirantes pleines de solitude de la filmographie de Noé auront ainsi laissé la place, dans le rêve utérin de Climax, à une lumière ironiquement enivrante et apaisante, où pourront bientôt baigner de nouveaux fœtus, bénis ou condamnés, prêts à embrasser la vie à bras-le-corps.

Climax de Gaspar Noé sortira en salle le mercredi 19 septembre. Retrouvez la bande-annonce ci-dessous :

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