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Gros Plan : Paul Thomas Anderson, mosaïques d’un enfant prodige (2/2)

Alors que « Panthom Thread » vient de sortir sur nos écrans, retour sur la carrière du surdoué Paul Thomas Anderson. L’un des portes étendards de la grande forme à l’ère de la modernité n’a pas cessé d’y explorer les angoisses de la solitude et de l’isolement à travers des fresques aussi intimistes qu’exubérantes. En voici la seconde partie.

Le cinéma de Paul Thomas Anderson, décortiqué et analysé dans tous les sens possibles et imaginables, repose pourtant sur une idée très simple. Un individu, esseulé, et le monde, multiple, effrayant et déchaîné, tout autour de lui. La problématique de tous ses films sera peu ou prou la même : comment, en tant qu’individu, s’intégrer au monde et éviter le repli sur soi-même ? Plusieurs solutions à cela : trouver une famille de substitution, exceller dans sa profession et surtout, quitter sa chambre d’isolement, ce cocon où l’on se réfugie par crainte d’affronter le monde, mais où l’on souffre indéniablement. Dans les films de PTA, c’est un peu tout ça à la fois.

De Double Mise, son tout premier film qui n’a pas trouvé le chemin des salles françaises à l’époque, jusqu’à Phantom Thread, nominé à de multiples reprises aux Oscars cette année, PTA a travaillé ses propres obsessions à travers de nombreux genres, de nombreux univers et aux côtés de nombreux acteurs emblématiques (de Julianne Moore à Joaquin Phoenix, en passant par Daniel Day-Lewis, John C. Reilly ou Adam Sandler). PTA est, au fond, devenu le héros de ses propres films : il est là, seul, et tout autour de lui gravite une galaxie de stars et de genres embrassant l’histoire de l’Amérique. Les films de PTA mettent magnifiquement en scène ce double-mouvement, celui de l’intime vers le grandiloquent, du monde vers l’individu.

There Will Be Blood, 2007

En totale opposition avec Punch-Drunk Love, There Will Be Blood est le film le plus sentencieux et le plus violent de toute la filmographie de Paul Thomas Anderson. Cinq ans après la petit romance entre Barry Egan et Lena Leonard, PTA y dresse le passage douloureux d’une société minière à une société pétrolière : celle de la fin du XIXème et du début du XXème siècle. PTA met de côté ses velléités fantaisistes et livre un film âpre et dur, où l’on mord la poussière dans les paysages du grand ouest Américain. Car c’est surtout de ça dont parle There Will Be Blood : celui de la déchéance d’une époque au profit d’une autre, et de l’incapacité d’un magnat du pétrole à accepter sa propre fin.

Daniel Plainview (Daniel Day-Lewis) incarne ce ponte du pétrole ayant fait fortune dans l’exploitation de divers gisement, après avoir lui-même été ouvrier par le passé. Accompagné de son fils adoptif, H. W. (Dillon Freasier), il débarque dans un petit village, Little Boston, qui lui semble profitable. En effet, le pétrole coulerait à flots sous la terre de cette bourgade reculée, sur laquelle veille le prêcheur du coin, un certain Eli Sunday (Paul Dano), autoproclamé pasteur de l’Église de la « Troisième révélation ». Mais à la suite d’un accident, H. W. devient sourd et Daniel l’envoie dans une école spécialisée à San Francisco. Pendant ce temps, il se rapproche d’un homme prétendant être son demi-frère, Henry (Kevin J. O’Connor), avant de découvrir sa supercherie.

Contrairement à Boogie Nights et à Magnolia, PTA choisit d’esquiver la fresque historique qu’appelle le synopsis de son film en faisant de There Will Be Blood une odyssée solitaire. Il annonce, en cela, le ton de ses futurs films, prenant toujours place dans des contextes historiques grandioses mais se concentrant, au final, sur la psychologie intime de ses personnages. Ici, le thème de la famille de substitution cher à PTA est au tout premier plan et vient guider le portrait de Daniel Plainview, qui se morfond dans sa misanthropie solitaire : il adopte le fils d’un de ses collègues mort au fond d’un puis pour en faire son associé.

Seul au monde

S’il finit par renier sa volonté de l’adopter en lui dévoilant, à la toute fin du film, qu’il ne l’a gardé que pour amadouer les familles habitant les terres à récupérer, il est évident que Daniel ressent un besoin évident de s’entourer. En prenant un fils ou en se rapprochant du premier inconnu lui déclarant être son beau-frère par exemple. L’absence de famille lui inspire une profonde douleur à un tel point que lorsqu’il apprendra que ce dernier l’a trompé et s’est fait passer pour quelqu’un qu’il n’est pas, celui-ci finira six pieds sous terre. De même, sa haine contre quiconque tente de le quitter – comme son fils qui veut s’en détacher pour bâtir sa propre compagnie – révèle sa peur d’être seul face au monde.

PTA souligne bien évidemment la solitude d’un homme à succès, dont l’histoire aurait bien pu être l’un des portes étendards de la réussite à l’américaine. Parti de rien, Plainview est parvenu à bâtir un empire en oubliant, au passage, de bâtir une famille. Le cinéma de Paul Thomas Anderson s’en retrouve grandi. En mettant en arrière-plan la réussite commerciale de Plainview (car ce n’est, au fond, qu’un prétexte pour parler d’autres choses), PTA permet d’articuler un propos plus violent et plus fort : la réussite familiale prime sur n’importe quelle autre réussite, économique ou psychologique. La mise en scène s’épure de l’emphase parfois redondante de Boogie Nights et Magnolia pour laisser place à une brutalité nouvelle, où un casting mémorable peut s’exprimer pleinement. Le film repartira avec deux oscars pour la prestation de Daniel Day-Lewis et pour la photographie de Robert Elswit.

The Master, 2013

Une fois établi dans les cœurs des académiciens, Paul Thomas Anderson prend à nouveau son temps pour tourner. Le public l’attend, la critique également, mais PTA semble soucieux de réaliser, à nouveau, un film à l’ambition démesurée. Et pour-compte, The Master est l’un de ses plus grands projets. Celui d’une reconstitution historique d’abord : l’Amérique des années 50 et ses vétérans de guerre traumatisés. Celui d’une fresque psychologique : d’un individu, Freddie Quell (Joaquin Phoenix), seul face au monde. Et celui d’une allusion à la création de la scientologie – pas directement évoquée mais dont les similitudes sont flagrantes – par son père fondateur : ici, Lancaster Dodd (Philip Seymour Hoffman) épaulé de sa femme (Amy Adams), à l’influence insoupçonnée.

Avec un tel sujet, on aurait pu s’attendre à un film s’attardant sur l’histoire des délaissés et de l’emprise psychologique que l’Amérique post-WW2 leur assène à leur retour du front. C’est mal connaître PTA. Celui-ci prend son sujet à l’envers et le retourne comme un gant : pas de fresque historique grandiloquente, mais bien une introspection dans la mélancolie et la perdition de Freddie Quell, cet être indésirable qui va intéresser le gourou d’une secte. Celle-ci se fait passer pour une école de médecine venant en aide à ceux qui la rejoignent et l’on peut voir dans cette faction une parabole à l’idéal américain qui aliène ses adhérents en prétendant les soigner. Cependant, PTA préfère ici s’intéresser sur le destin tumultueux de son vétéran de guerre, bien plus révélateur selon lui des maux de l’Amérique.

Âmes perdues

La trajectoire de Freddie Quell est d’autant plus perturbante qu’elle ne suit aucun but précis : Freddie déambule dans tout le pays et finit par suivre Lancaster Dodd par les fruits du hasard. Ce n’est qu’une fois embarqué sous son emprise psychologique que celui-ci trouvera un but, celui de vivre avec le père qu’il n’a jamais eu. Ce basculement intervient au cours d’une scène mémorable – peut-être la scène la plus marquante de toute la filmographie de PTA – où Lancaster Dodd soumet Freddie Quell à un questionnaire d’une violence sans nom. Les questions de Lancaster sont répétées ad nauseam, s’attardent sur les troubles de son interlocuteur, et s’acharne sur les plaies ouvertes de cet énergumène paumé (sa mère à l’hôpital psychiatrique, un inceste avec sa tante, sa vision du monde).

L’idée sous-jacente du film est la même que celle qui régit l’ensemble des films de PTA. L’enfant doit trouver son père (ou sa mère), pour mieux s’en séparer par la suite. Freddie doit s’accaparer l’emprise qu’il subit par son père de substitution, Lancaster, pour ensuite s’en détacher au cours d’une scène de moto où Freddie disparaît à l’horizon. Il s’agit ici, en quelque sorte, de s’enfermer dans un premier temps pour, dans un second temps, trouver enfin la liberté qu’il recherchait, dans une forme d’exutoire. Ces thématiques, exorcisées ici par le duel psychologique qui se met en place entre les deux personnages principaux, trouvent dans The Master leur véritable aboutissement.

Via un véritable laboratoire d’acteur, où Phoenix, Philip Seymour Hoffman mais aussi Amy Adams tiennent la barre haute (ils magnétisent tous l’audience à leur façon), PTA expérimente. La dilatation du récit et de la mise en scène, qui alternent drame, comédie absurde, et mélancolie amère, est guidée par un contraste vertigineux : celui situé entre la grande réflexion philosophique qu’amène la narration de la vie de Freddie, et ses exactions instinctives et pulsionnelles, justement dénuées de toute réflexion logique ou de toute grandiloquence métaphysique. On passe, d’un dialogue à l’autre, de l’infiniment grand (l’ésotérisme mystique mené par le Master) et l’infiniment petit (les pulsions de violence que fait subir Freddie à son entourage).

Inherent Vice, 2015

Inherent Vice s’impose dans la droite lignée de The Master et reconstitue, lui aussi, une période phare des Etats-Unis : celle des années 70 et de la fin des hippies. En adaptant le roman de Thomas Pynchon, Paul Thomas Anderson s’enfonce encore plus loin dans l’introspection psychologique. Après l’immersion au coeur des traumatismes d’un vétéran de guerre, on suit ici les errements paranoïaque d’un détective privé, Larry « Doc » Sportello (Joaquin Phoenix), fumeur de joints à temps plein, qui va découvrir une vaste machination complotiste impliquant l’État de Californie, un trafic de drogue, un consortium de dentistes ainsi qu’un hôpital psychiatrique en mode néo-nazi.

L’histoire d’Inherent Vice n’est pas franchement résumable. L’enquête du Doc lorgne même vers une sorte d’abstraction narrative tant le cheminement effectué par le détective semble impossible à décrire de manière claire et précise. On y voit le Doc perdu après la fin d’une relation qu’il aimerait retrouver, celle avec Shasta (Katherine Waterston), et plongé au coeur d’une enquête qui amène successivement sur le devant de la scène un magnat de l’immobilier proche de la police, Mickey Wolfmann, un bateau, le Golden Fang, impliqué dans un trafic de drogue à l’échelle internationale, et un indic, Coy Harlingen (Owen Wilson), tous poursuivis par un détective misérable, surnommé Bigfoot (Josh Brolin).

Transition et dépression

Avec cette enquête à dormir debout, PTA s’amuse à amplifier le mystère d’une période d’ « entre-deux » : entre l’apogée des hippies dans les sixtes, et la paranoïa générale des seventies sous Nixon, celle des théories complotistes à l’ère des sectes post-Manson. Cette insistance qu’entretient PTA avec les époques « entre-deux » permet de souligner un autre thème récurrent de la filmographie du réalisateur américain. Que ce soit dans Boogie Nights, dans There Will Be Blood, dans The Master ou dans Inherent Vice, tous les personnages principaux semblent subir un changement de période : la fin de l’âge d’or du X, la fin de XIXème, la fin de la guerre, la fin des utopies hippies. Chaque changement de génération évoque à PTA un trouble chez les individus qui les pousse à l’isolement. Le héros Andersonien a du mal à s’adapter, à changer face à un monde, qui, lui, a bel et bien changé.

Dans ce sens, l’emprise psychologique que le pays (et le monde) menait déjà sur ses propres vétérans comme Freddie Quell dans The Master est ici multipliée au carré. La drogue, la confusion, et la paranoïa troublent les pistes du Doc jusqu’au délire. Une scène sur deux, on en vient à douter de la véracité de ce à quoi l’on assiste : véritable chute d’un empire aux relents francs maçonniques ou simple hallucination collective d’une époque pleine de contradictions ? Difficile de trancher tant le montage très éthéré de PTA trouble notre compréhension.

Dans la forme, la méthode vient aussi s’inscrire dans l’héritage de The Master. Là où l’on pourrait s’attendre à une grande fresque hippie, on assiste à une introspection intimiste dans la tête de Larry Sportello. En parallèle, l’humour absurde et la mélancolie des individus face à leur propre incompréhension du monde viennent parachever les pistes lancées dans The Master. Inherent Vice est à la fois le film le plus drôle de PTA, mais aussi le plus confus et le plus opaque dans sa construction labyrinthique. La vaste château de cartes qui s’effondre face au Doc amorce un vertige narratif qui devient vite fascinant dans son extrémisme, à défaut d’être très accessible.

Phantom Thread, 2018

En évoquant ainsi les similitudes entre The Master et Inherent Vice, Phantom Thread est un film qui, sur le papier, semblerait un peu à part. On y suit Reynolds Woodcock (Daniel Day-Lewis), couturier proche de la haute société londonienne des années 50, et la jeune Alma (Vicky Krieps), une immigrée luxembourgeoise qui va construire une drôle de relation avec le démiurge, un perfectionniste maladif dont l’exigence est proportionnelle à son obsession pour son métier. L’histoire d’amour qui va se nouer entre ces deux personnages que tout oppose – l’un, vieux sociopathe, l’autre, fougueuse et décomplexée – fera subrepticement apparaître une face nouvelle dans la personnalité de l’un comme de l’autre, jusqu’à un rapprochement in extremis après un duel psychologique retord.

Ça ne vous dit rien ? Deux personnages dont l’opposition aboutit à une guérison salvatrice ? Deux personnages très différents qui vont, avec leurs différences, construire une relation complice, amoureuse ou familiale ? Phantom Thread est, en quelque sorte, l’addition de tout ce qui a pu se faire de meilleur chez PTA. Il y est question, au même titre que tous ses autres films, d’une famille de substitution, d’un groupe bricolé (ici un trio que mène discrètement la sœur de Reynolds, omniprésente), et d’individus esseulés qui cherchent à ne plus l’être. Reynolds a perdu sa mère et voit en Alma une manière de la remplacer, moment qui adviendra au cours d’une épiphanie magnifique où le spectre de sa mère disparaîtra au profit du corps bien vivant d’Alma.

Le fait que le duel psychologique qui se met en place entre un artiste intransigeant et sa muse finisse par tourner à l’avantage de cette dernière permet, au fond, d’ouvrir des horizons insoupçonnés dans le cinéma de PTA. Là où la perte ou la fuite de la famille permettait la libération de ses personnages (dans Magnolia, dans Punch-Drunk ou dans The Master), c’est la persévérance et la présence coûte que coûte qui permet d’atteindre ici une forme d’accomplissement. Phantom Thread est en cela l’un des films les plus ouverts de PTA. Alma insiste, reste, tient tête et ne baisse pas les bras face à l’adversité que lui impose Reynolds.

À l’image du dernier tiers du film, à la fois lumineux et amer, cette relation dérive sur une note si étrange qu’elle permet de souffler un vent de fraîcheur dans le cinéma très codifié de PTA. Ses trois films précédents se clôturaient sur une fuite vers l’horizon (H.W. laissant derrière lui Daniel Plainview, son père adoptif, Freddie fuyant son gourou Lancaster et le Doc quittant la folie Los Angeles aux côtés de Shasta), ici, une réconciliation au coeur d’un environnement cloisonné (une salle de bain) est même envisageable. L’individu se réconcilie avec le monde en s’enfermant en son sein. Avec Phantom Thread, Paul Thomas Anderson semble, en fin de compte, avoir trouvé une voie nouvelle dans le confinement.

La première partie de ce Gros Plan est disponible ici.

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