Xavier Gens : "Je voulais que Farang explose à la gueule"

Xavier Gens : "Je voulais que Farang explose à la gueule"

Il a appris avec Tsui Hark et Ringo Lam, il bosse avec Gareth Evans sur "Gangs of London", il a tourné "Hitman", "Frontière(s)", "Budapest". À 48 ans, Xavier Gens est de retour avec l'excellent "Farang", un "The Raid" à la française où Nassim Lyes brille de mille feux. Un film comme on en fait (trop) peu, bourré de qualités, de passion et, malgré sa noirceur et son ultra-violence, d'une grande joie de cinéma. Rencontre avec un réalisateur passionné et passionnant pour parler de "Farang", influence de "Papicha", séquences d'action, travail avec Gareth Evans, projets futurs...

La claque Farang

Au cinéma le 28 juin 2023, Farang est le nouveau film de Xavier Gens, pur film de genre et orgie d'action jouissive, brutale et ultra-violente. Cinq ans après son dernier long-métrage, la comédie Budapest, le changement de registre est radical et sourit largement au réalisateur. Dans Farang, il met toute sa passion pour le cinéma d'action et y applique les méthodes du réalisateur Gareth Evans et de l'action designer Jude Poyer, avec qui il a bossé sur la série Gangs of London. Résultat : un film comme on en voit trop rarement, avec un acteur principal ultra charismatique et parfait pour un formidable récit de vengeance, la très prochainement grande star Nassim Lyes.

Sam (Nassim Lyes) - Farang
Sam (Nassim Lyes) - Farang ©Thanaporn Arkmanon

Rencontre avec Xavier Gens

Vous avez réalisé Farang, un pur film d'action et vraie sensation dans le paysage du cinéma français. Quelle était l'idée ?

Xavier Gens : L'idée était d'essayer de faire un film français, avec ce que j'ai appris sur Gangs of London, en appliquant ces méthodes de travail, et bosser avec le même action designer Jude Poyer. Il m'a permis de comprendre en profondeur les mécanismes du cinéma d'action, le traditionnel mais surtout celui de Hong Kong. Il a beaucoup bossé avec Gareth Evans, conçu ses chorégraphies, ce qui a permis d'optimiser au maximum, et d'avoir cette continuité avec Farang.

J'ai moi-même travaillé un peu avec Tsui Hark et Ringo Lam, quand ils sont venus travailler en France, pour Risque maximum et Double Team, en tant que stagiaire à la mise en scène. Et déjà j'apprenais leur méthode de travail, le grand angle, la dynamique d'une scène de combat en plan-séquence, pour éviter le sur-découpage au montage. On voulait vraiment appliquer ces principes sur un film français traditionnel, et aller chercher du vérisme dès son début. Essayer d'être le plus authentique possible, puis progressivement basculer vers le baroque, tout en gardant le réalisme de l'action. Je voulais que ça explose à la gueule, mais en restant réaliste. L'idée était absolument d'éviter le côté cartoon de l'action.

Il faut du grinçant, il faut parvenir par la mise en scène à transmettre ce sentiment viscéral de douleur et de brutalité. Le personnage se prend des coups, et le spectateur doit les ressentir avec lui. Et il n'y a que par la mise en scène qu'on arrive à cette immersion.

À quel moment est né le projet Farang ?

Xavier Gens : Farang précédait Gangs of London, à l'écriture. J'ai fait une première version de scénario avec Stéphane Cabel il y a quelques années, sans trouver exactement ce qu'on devait raconter. Puis j'ai fait Budapest, Papicha à la production, puis Guillaume Lemans, scénariste notamment de À bout portant, est arrivé en me disant "je pense que tu devrais reprendre ton projet Farang", il trouvait l'histoire super. Avec Magali Rossito, l'autre scénariste du film, on a donc poussé l'immersion, l'expérience, et là où pouvait aller l'histoire.

En parallèle de cette reprise, je suis parti faire Gangs of London, et travailler sur Papicha, tout en continuant d'écrire. Je sors de Gangs of London et je leur dis : "j'ai eu une révélation, je pense qu'il faut qu'on le fasse comme ça, et comme ça..." On a réécrit une dernière fois ensemble, pour ce qu'on voit à l'écran. Ça a été vraiment transformé par Papicha et Gangs of London.

Dans quelle mesure est-ce qu'un film comme Papicha influence un film comme Farang ?

Xavier Gens : C'est la liberté avec laquelle Mounia fait sa mise en scène (Mounia Meddour et Xavier Gens sont mariés depuis 2005, ndlr). Elle cherche à recréer du réel avec ses comédiens. Comme elle vient du documentaire, elle a une scène écrite mais cherche avant tout à faire passer la vie dans la scène. J'assiste à ça, et je me dis elle a raison, elle ne s'embarrasse pas de champ/contre-champ, à la limite la technique elle s'en fout, elle le laisse au chef-op, son idée est de capter la vie qui se passe sur le plateau. Jusque-là, tous mes films étaient très préparés sur le plan technique, comme pour Cold Skin par exemple, et ce n'est qu'une fois cet espace déterminé que je me posais la question d'y placer mes acteurs.

Pour Farang, j'ai décidé de faire l'inverse, de faire comme Mounia. D'abord créer un environnement réaliste, authentique, et à partir de là filmer cette mise en scène. Moi qui suis très technicien, j'ai appris à d'abord aller vers les acteurs, vers l'authenticité de ce qu'il se passe. Chaque film influence l'autre et c'est évident qu'il y a une grande influence de son travail sur le mien. Aller vers l'authentique, et oublier l'artifice de cinéma.

Farang
Farang ©Thanaporn Arkmanon

Farang, c'est aussi un formidable Nassim Lyes, à la fois bestial et tout en retenue.

Xavier Gens : Quand j'ai rencontré Nassim, je l'ai trouvé solaire, et je me suis dit qu'il serait parfait pour le film. C'est mon producteur qui me l'a présenté, et il le voulait vraiment pour le film. Physiquement, il est prêt depuis qu'il est né, c'est-à-dire que c'est quelqu'un qui bosse en permanence. Pour son physique comme pour le jeu, il travaille vraiment tout le temps. Il a une énergie débordante, il est drôle, sympathique, et sa force de travail rend les choses faciles.

Nassim attendait un film comme ça, que les planètes s'alignent, et quand on s'est rencontrés et que je lui ai fait lire, il rêvait de faire ça. Il m'a impressionné du premier au dernier jour de tournage. Il s'est blessé, s'est fait une entorse et s'est strappé tout seul pour vite y retourner... C'est quelqu'un qui ne compte pas ses heures, qui est à fond, qui se donne à 2000%. Pour un metteur en scène c'est génial, parce que ce n'est pas le cas de tous les comédiens.

Le film offre une séquence finale phénoménale, comment s'est déroulé son tournage ?

Xavier Gens : Les deux séquences qui constituent le combat final, c'était très organisé. En réalité, le plus difficile a été le Covid. On était en plein confinement, on se faisait tester tous les matins, on portait les masques, pour moi la gestion sanitaire a été compliquée, ça a pris beaucoup de temps et d'énergie. Évidemment, la scène de l'ascenseur et du couloir ont été les plus difficiles, mais on les a tellement préparées ! Une préparation de plus de trois mois, donc au moment de tourner, on n'avait plus qu'à appliquer ce qu'on avait enregistré avec nos téléphones, le dépouillement des accessoires était fait, tout était prêt côté effets spéciaux.

On travaillait prise par prise avec Jude, on tournait puis on regardait ce que ça donnait. C'est un travail de précision, à l'image près : "là ça va, là il faudrait utiliser ce plan, ici le stunt doit faire plutôt tel mouvement. Quand Nassim était dans le plan il fallait être précis par rapport à la hauteur de son bras, chaque coup était scrupuleusement répété. Il y a dans ces scènes beaucoup de coups de couteaux, qui sont des objets qu'on ne peut pas truquer comme un pistolet. Il fallait avoir des fausses lames, être à la bonne hauteur. Sur chaque prise il y a des petites blessures, parce qu'il y a des impacts malgré tout.

La scène du billard a été aussi compliquée, parce qu'on le faisait avec des balles en mousse mais à un moment donné les doigts de Nassim tapent pour de bon... Il y a plein de petites choses comme ça à régler. Mais avec tant de plaisir et de bienveillance, on s'est surtout bien amusés. Sur un tournage, on est galvanisés par ce qu'on fait, mais en même temps il faut être très rigoureux, avec une discipline militaire, pour parvenir au résultat désiré. C'est impossible d'improviser sur une séquence d'action.

L'antagoniste principal est incarné par Olivier Gourmet, pourquoi lui ?

Xavier Gens : On m'a proposé Booba. J'ai refusé, parce que je trouvais que c'était un cliché. J'ai beaucoup de respect pour lui, mais je pense qu'on serait tombés dans quelque chose de trop urbain, ce qui n'était pas l'idée du film. Je voulais là aussi être authentique, et éviter l'artifice du cinéma d'aller chercher la star du hip hop pour faire le méchant. C'est une convention du cinéma d'action des années 90, issue de la culture américaine, alors que quand tu vas en Thaïlande et que tu vois des vrais farangs, ils sont plutôt blancs, gras et libidineux. Donc je me suis dit... j'allais dire : "Je vais aller chercher un acteur belge" (rires).

Non, plus sérieusement, je voulais quelqu'un... Ma référence c'était Gene Hackman dans Impitoyable, quelqu'un de méchant mais un peu loser, où dans sa réalité il fait ce qui lui semble bien. Il a sa propre moralité, et quand ça ne va pas, il élimine. Olivier est quelqu'un d'adorable, et il a ce bagage...

Je crois que c'est Kubrick qui disait : "tout acteur porte le bagage de ce qu'il a fait avant", et Olivier Gourmet a pour lui, par exemple, les films d'auteur des Dardenne. Il m'avait marqué dans Le Silence de Lorna, ou sinon dans Tueurs, il a ce truc mafieux. Je voulais cet Olivier là, mais en gardant sa bonhomie, le fait qu'il soit souriant.

Narong (Olivier Gourmet) - Farang
Narong (Olivier Gourmet) - Farang © Thanaporn Arkmanon

Vous préparez un film de requins, pour lequel vous retrouvez Nassim Lyes. Est-il titré Sharks, comme on l'entend ? Vous pouvez nous en dire un peu plus ?

Xavier Gens : Alors on n'a pas encore de titre définitif. Pour Nassim, il fait le chef de la brigade fluviale parisienne, et je pense qu'on ne l'a pas encore vu comme ça. Il y a de l'action, mais surtout beaucoup de scènes sous-marines, qu'on a tournées pendant 6 semaines dans un bassin en Belgique. C'était pas simple, mais il a vraiment assuré. Bérénice Bejo joue une activiste, une personnalité très engagée, et je pense aussi qu'on ne l'a jamais vue comme ça. Je ne peux pas en dire trop, mais il y a un triathlon dans le film, avec donc une épreuve de natation dans la Seine, et les deux doivent empêcher les requins d'y faire un carnage. Sauf que... (rires).

C'est très excitant de faire ce genre de film, qui est très sérieux et qui n'a rien d'une comédie, ce qu'on pourrait croire quand on le pitche ! Je suis en tout cas très content de ce qu'on est en train de faire, et je pense que ça va être surprenant.

Il y a aussi Havoc, le très attendu film de Gareth Evans avec Tom Hardy, auquel vous avez participé.

Xavier Gens : J'ai été en charge de la seconde équipe d'Havoc, et travailler avec Gareth c'est comme travailler avec un mentor et on s'entend très bien. Alors quand il me propose la seconde équipe, j'y vais d'abord en ami, mais aussi en élève appliqué parce que je sais que je vais apprendre des tonnes de trucs. On a tourné des choses incroyables. Je pense que dans ce film il a réinventé la mise en scène de l'action, avec des séquences qui vont devenir cultes. Gareth est le meilleur aujourd'hui, j'ai très hâte qu'Havoc puisse être vu.

Gareth est obsédé par le cinéma en général, et en particulier le cinéma asiatique. Il ne vit que pour ça, il ne parle que de ça, il est toujours en train de regarder quelque chose. Toute sa vie il sera sur un plateau. Sa créativité est démente, surtout en ce qui concerne l'action et l'ultra-violence ! (rires). J'ai de la chance d'avoir un ami comme ça dans mon entourage, c'est très précieux.

Dernière question, vous avez évoqué Cold Skin, dans lequel jouait Ray Stevenson, disparu récemment. Quel souvenir gardez-vous de lui ?

Xavier Gens : Ray Stevenson, j'ai travaillé avec lui sur la série Crossing Lines et donc Cold Skin. C'était quelqu'un de très généreux, c'était un ogre de la vie. Ça ne m'étonne ainsi pas beaucoup qu'il soit parti très tôt, il était dans la vie comme à l'écran. Il aimait faire la fête, s'entourer de gens, donner de l'amour aux autres, tout le temps.

Je pense à lui et je vois un mec qui sourit, avec ses costumes et ses coiffures du tournage de la veille, en train de couper du fromage et faire boire du vin à tout le monde. Il organisait des grandes fêtes, dès le premier week-end de tournage, pour pouvoir tenir l'équipe éveillée, créer une vraie cohésion. C'était quelqu'un qui voulait que les gens soient heureux autour de lui. Et avoir quelqu'un capable de créer ça, c'était dément. Il aimait la vie. Il est parti tôt mais il en a beaucoup profité.