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Dernier amour : entretien avec le réalisateur Benoît Jacquot

À l’occasion de la sortie en salle le 20 mars 2019 de « Dernier amour », on a rencontré le réalisateur Benoît Jacquot.

Dernier amour aborde un épisode de la vie amoureuse de Casanova, qui fut un râteau monumental, source d’une grande souffrance. Un film sur le désir inassouvi, la manipulation et les conséquences de la frustration amoureuse. – voir notre critique.

Nous avons rencontré Benoît Jacquot, lors de la présentation à Bordeaux de son film Dernier amour. Où l’on a appris la forte motivation de Vincent Lindon à vouloir interpréter le rôle de Casanova et le choix par le réalisateur de cet épisode de passion fatale dans la vie de l’aventurier, auquel il voue beaucoup d’admiration. Une rencontre riche et passionnante.

À quoi ressemblait le 18ème siècle de Casanova ?

Benoît Jacquot : C’est un siècle à travers lequel Casanova a chevauché de toutes sortes de façons. Il a été riche, pauvre, en prison. C’est un aventurier comme seul ce siècle en a produit, et lui est certainement l’un des aventuriers les plus caractéristiques de ce siècle. Il a vécu volontairement, par hasard ou nécessité des aventures amoureuses, politiques, des escroqueries et des entourloupes. Les épisodes composent les mémoires qu’il a écrites à la fin de sa vie, au moment où tout changeait dans le monde européen.

Pourquoi avoir écrit précisément sur cet épisode de sa vie ?

Benoît Jacquot : Parce que cet épisode est absolument unique, ça s’appelle Dernier amour, mais ça aurait pu s’appeler Premier amour si le titre n’avait pas déjà été utilisé. Il tombe sur une jeune femme alors qu’il est en exil contraint dans un pays dans lequel il ne parle pas la langue. Elle est courtisane et appartient à tous mais elle décide, pour des raisons opaques mais qui ont trait au sentiment amoureux, que lui ne l’aura pas, même si elle fait manifestement de lui un grand cas. Et cela le met au pied du mur de son désir, de son sentiment et de sa position masculine. C’est le récit extrêmement détaillé dans ses mémoires, qui fait la matière du film, d’un râteau monumental.

Quelle différence y a-t-il entre un Don Juan et un Casanova ?

Benoît Jacquot : Pour moi c’est le jour et la nuit. Don Juan est un homme du 17 ème siècle, c’est le plus significatif de ce qu’on a appelé les libertins, qui vivent librement à l’égard de Dieu et du monde. L’idée de Dieu est défiée par Don Juan. Le moyen qu’a Don Juan de relever ce défi, ce n’est pas le plaisir, l’amour, ou l’attirance érotique, c’est la chasse aux femmes. Je crois qu’il a peur de femmes, qu’il collectionne comme des trophées. Dans l’Opéra de Mozart il est fait état du catalogue des 1000 et 3 femmes qu’il aurait eues et dont il chante la liste. La vie de Casanova est telle qu’il a multiplié les liaisons mais chacune est quasiment la seule, une pas entre autres mais au moment où c’est elle. Dieu l’intéresse mais ce n’est pas sa loi. Sa loi c’est son amitié que je crois réelle. Je connais peu d’hommes qui se soient sentis attirés au sens sentimental, amical, affectueux par la part féminine de l’humanité.

Qu’est-ce qui est séduisant chez Casanova ?

Benoît Jacquot : Je ne suis pas une femme, mais je pense qu’il est charmant, agréable à fréquenter, sans préjugé d’accumulation ou de prédation. Il est très profond mais conduit sa profondeur avec légèreté.

Il est donc tombé sur la mauvaise personne pour cet amour ?

Benoît Jacquot : On tombe souvent sur la mauvaise personne pour soi, d’après moi. Il a déjà connu l’amour sous une forme amicale et complice, comme on le voit avec La Cornelys, avec laquelle il a des liens affectueux. Pour la première fois il découvre la définition de l’amour passion, telle qu’on le connaîtra un siècle plus tard. Ce type de lien existait certainement au 18ème siècle mais de façon probablement clandestine. C’est plutôt le 19ème siècle qui va se nourrir de la passion. Le mot vient du grec pathos, pathétique, maladif, racine de tout ce dont on souffre et qui est plus ou moins toxique.

N’est-ce pas plutôt une blessure d’orgueil et d’amour propre dont il souffre, plus que d’une blessure d’amour ?

Benoît Jacquot : Je ne crois pas, même si c’est peut-être une amorce. Il y a quelque chose qui le fait s’oublier au point qu’il préférerait ne plus exister, puisqu’il en arrive à un point où il va se jeter à l’eau. Tout à coup, il est assez vite défait par la passion. Cette vulnérabilité brutale et violente est d’autant plus touchante et intéressante.

Cela révèle chez lui des émotions qu’il n’a pas l’habitude de connaître ?

Benoît Jacquot : Ce qu’il découvre de lui-même le surprend en effet, et je ne sais pas si cela lui déplaît vraiment parce que s’il n’en jouissait pas d’une certaine façon je ne pense pas qu’il irait à ce point-là jusqu’à ce point-là. Il découvre la passion fatale comme on découvre un continent inexploré. Il a des heures de vol et un usage, un appétit du monde et de la vie, comme pour ce qu’il mange. Tout à coup, il affronte autre chose et étant donné sa curiosité, il y va et avec le même appétit que pour goûter les plaisirs successifs. Tout à coup il tombe sur un bec. Ça en dit long sur l’humanité masculine, l’identité dite virile. On trouve presque toujours moyen d’oublier les traumatismes qui vous constituent à condition de savoir les contourner ou en profiter.

Vous avez mis en scène l’amitié de Casanova avec son alter ego La Cornelys (Valeria Golino) dans la salle de bal, y a-t-il eu un gros travail sur la chorégraphie ?

Benoît Jacquot : Oui cela a été très préparé, à la fois pour que Vincent et Valeria sachent danser et à la fois pour qu’ils se démarquent des autres à tous égards et créent une solitude à deux au milieu de tous les autres, et donc une complicité. J’ai essayé de faire quelque chose de très intuitif et sensoriel et quand j’ai entendu ces nombreux figurants danser et la chorégraphe leur demander de faire le moins de bruit possible, m’est venue immédiatement la sensation qu’au contraire il fallait les entendre comme une cadence. Au lieu d’atténuer, on a quasiment augmenté.

Comment Vincent Lindon, qui s’est porté volontaire pour interpréter Casanova, vous a-t-il convaincu ?

Benoît Jacquot : Vincent est un ami proche depuis longtemps. C’est le quatrième film qu’il fait avec moi, donc je connais sa façon d’être acteur et sa façon personnelle de vivre le fait d’être acteur. A priori j’étais extrêmement perplexe mais étant donné ce lien, j’ai préféré intuitivement le laisser faire, pour voir. Je me disais que s’il voulait le faire à ce point, il devait y avoir des raisons aberrantes mais aussi, comme il est assez rusé, d’autres raisons intéressantes. J’ai bien vu que son enjeu était de faire quelque chose qu’il n’avait jamais fait et que personne ne pensait qu’il pourrait faire. J’y ai aussi vu à mon égard une marque de confiance. Comme pour me convaincre qu’il avait bien raison et que ça valait la peine.

Quand vous êtes entrés en tournage, vous n’étiez donc pas convaincu à 100% ?

Benoît Jacquot : Absolument pas ! Ce n’est pas fréquent, mais j’ai déjà fait 25 films. Et pour le connaître intimement, je sais que Vincent est tout sauf un homme du 18ème siècle. C’est beaucoup plus un personnage de roman du 19ème siècle. Au bout de la première semaine de tournage qui a été décisive, on s’est dit avec tous ceux qui faisaient le film que quelque chose existait vraiment.

Vous avez beaucoup travaillé la préparation du tournage ?

Benoît Jacquot : On a beaucoup préparé le film, les costumes, les coiffures, le texte à dire, le mode de langage, la façon de bouger de Vincent. Je le trouvais prêt à beaucoup de choses. On a aussi travaillé sur sa voix, parce que si Vincent a du coffre, il parle aussi le plus indistinctement possible. C’était aussi un enjeu pour lui, et il est devenu très scrupuleux sur ce point. 

Pouvez-vous nous parler du choix de Stacy Martin (Marianne) et de Valeria Golino (La Cornelys)?

Benoît Jacquot : Au moment d’entreprendre le scénario, on pensait déjà à Stacy Martin. Mais on a évidemment rencontré d’autres actrices pour confirmer notre premier vœu. On cherchait une jeune femme anglophone, j’y tenais. Elle a une parfaite pointe d’accent très légère. Quant à Valeria, on a aussi pensé à elle tout de suite, et je n’ai jamais eu besoin de vérifier avec d’autres actrices.

Qu’est-ce qui vous semble le plus difficile dans une reconstitution historique ?

Benoît Jacquot : Au risque de paraître paradoxal, je trouve plus difficile de faire un film contemporain juste, qu’un film d’époque juste. Il y a un mélange pour les films d’époque de précision archiviste, documentaire et d’imagination très propice à une sorte de vérité dans le film. Trop de scrupules historiques tuent l’imagination. Alors que quand on fait un film contemporain, on a toujours le sentiment qu’il suffit de laisser aller puisque tout sera déjà là, ce qui n’est jamais vrai. Par ailleurs le fait est que tous les films sont d’époque, de la même façon qu’ils sont tous en costumes, y compris quand tout le monde est à poil. Être nu, c’est déjà un costume.

Justement, était-ce difficile pour Vincent de montrer ses fesses ?

Benoît Jacquot : Non il avait décidé de faire tout ce dont on avait parlé et qui serait filmé. Donc il s’est mis lui-même en demeure de faire ce qui était prévu. Il est d’ailleurs très fier de ses fesses.

Dernier amour de Benoît Jacquot, en salle le 20 mars 2019.Ci-dessus la bande-annonce. Retrouvez ici toutes nos bandes-annonces.

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