Burning : entretien avec Lee Chang-dong, auteur rêveur et indigné

Burning : entretien avec Lee Chang-dong, auteur rêveur et indigné

A l’occasion de la sortie de "Burning" et d’une rétrospective sur son œuvre à la Cinémathèque française, nous avons rencontré le réalisateur sud-coréen Lee Chang-Dong, conteur et cinéaste majeur de notre époque.

Il y a de l’énigme chez Lee Chang-dong, sans doute autant que dans ses films, six à ce jour, depuis Green Fish en 1997. Il faudrait ajouter aussi de cette énigme dans ses livres, trois œuvres reconnues de la littérature coréenne. Et encore, une éphémère expérience de ministre de la culture de la Corée du Sud en 2003. Entièrement consacré au cinéma depuis 2007 et son magnifique Secret Sunshine (Prix d’interprétation féminine à Cannes pour Jeon Do-yeon), il présente Poetry en 2010 (Prix du scénario à Cannes), pour arriver aujourd’hui à Burning, reparti bredouille de la sélection officielle mais Palme officieuse de la dernière édition du prestigieux festival (notre critique ici).

Burning met en scène une quête tragique de sens. Thriller social, drame amoureux, exercice contemplatif sur une société en rupture, le sixième film du réalisateur confond avec grâce les différents genres et thèmes du cinéma coréen, pour édifier un portrait intense et glaçant de notre temps. Ce film, à ce jour sommet de sa filmographie, se joue avec une extrême maîtrise de la fiction et de la réalité, du fait et du fantasme, entre sensations et interprétations.

Présent à la Cinémathèque ce 28 août, Lee Chang-dong a accepté de nous parler de son travail, et de cette colère si puissante mais si difficile à communiquer dans un monde socialement et humainement déchiré.

La cinémathèque française ouvre aujourd’hui une rétrospective sur votre œuvre. Qu’est-ce que cela vous inspire ?

Il y a énormément de cinémathèques dans le monde, mais être ici, particulièrement, qui est considérée comme la Mecque des cinéastes, c’est pour moi un grand honneur et je suis très heureux.

Vous devenez un cinéaste rare, huit ans se sont écoulés entre Poetry et Burning. Cette longueur de temps fait partie de votre processus créatif ?

Déjà, je pense avoir un caractère un peu paresseux (rires) ! Après Poetry, je me suis posé énormément de questions. Quel film allais-je faire à présent ? Quelle histoire à raconter ? Cela a été une très longue période de cogitation. Lorsque se présentait une idée de film, un concept, je me disais que tout le monde pouvait le faire, et qu’en même temps je pouvais aussi faire n’importe quoi avec cette matière. J’ai commencé à avoir des doutes, à me demander s’il était vraiment nécessaire d’ajouter un autre film à toute la masse de films qui existent déjà dans le monde. La question de la nécessité était centrale.

Je me suis alors recentré sur la problématique de l’essence même du cinéma. Ce qui est, d’une certaine manière, une question un peu inutile, et ça m’a pris tout ce temps !

Burning est inspiré d’une nouvelle de Murakami, elle-même inspirée d’un roman de Faulkner. Vous avez été écrivain avant de vous consacrer au cinéma. Comment voyez-vous ces deux arts en tant que media ? Le cinéma est-il plus complet ?

Quand j’écrivais, je n’étais pas un auteur de best-sellers, je me demandais à quel point je parvenais à dialoguer avec mes lecteurs, combien ce dialogue pouvait être réel. J’avais plutôt le sentiment d’un partage, d’être dans un salon de lecture, et dans un système autosuffisant. Avec le cinéma, je peux toucher un plus grand nombre de personnes.

Par contre, le revers de la médaille est que ça ne dure pas longtemps, qu’un film imprègne moins son spectateur qu’un livre son lecteur. Je ne sais jamais si le film que je fais pourra résister au temps.

Cependant la littérature reste très présente dans Burning. Jongsoo évoque les écrivains Faulkner et Fitzgerald, et le film épouse dans sa forme le mystère du drame de Murakami.

Peu de temps avant d’arriver ici, j’ai lu deux livres de Patrick Modiano, et c’est là que j’ai compris à quel point un roman pouvait être puissant. Mais cette puissance est sans doute moins perceptible, de prime abord, que dans un film. Je veux dire que les spectateurs d’un film le reçoivent d’une manière brute, directe, alors que je trouve qu’un livre pénètre mieux le lecteur, en lui laissant beaucoup plus de champ d’interprétation.

Concernant Burning, je considère que le film ne donne pas toutes les clés au spectateur. Le spectateur attend, il veut quelque chose, mais le film ne le lui donne pas. J’ai voulu casser cette habitude que peuvent avoir les spectateurs d’obtenir tout ce qu’ils pensent obtenir. Comme s’ils arrivaient dans la salle avec la promesse d’une réponse, et je ne veux pas leur donner.

Il ne faut pas trop se fier à la mémoire des gens qui sont amoureux.

Votre référence à Modiano est très intéressante, parce qu’il construit des histoires sur ce qui existe par l’absence, sur la réalité et le rêve, sur des distorsions de mémoire. Burning est très proche de cette démarche. Le chat et le puits d’Haemi existent-t-ils vraiment ? Si l’on pousse plus loin, pourrait-t-on concevoir qu’Haemi elle-même n’existe pas, qu’elle est un fantasme qui permet la confrontation avec Ben ?

Oui, je pense qu’on peut raisonner de cette manière. Je n’irais pas personnellement jusque-là, mais ça peut se tenir. En fait, Jongsoo est un aspirant écrivain et comme tout auteur, il se sert de sa propre expérience, il trie, il réinterprète pour écrire. Tout est lié au fantasme, à l’illusion et à la réflexion de ce qu’il vit. Et puis, mis à part son statut d’auteur, je pense qu’il ne faut pas trop se fier à la mémoire des gens qui sont amoureux.

Jongsoo brûle de désir pour Haemi, mais le mystérieux triangle qu’ils forment avec Ben est essentiellement le lieu d’une sourde et infinie colère, en même temps que l’exposition de terribles solitudes.

La société coréenne a en elle une colère, et cette colère est d’autant plus réelle qu’on ne sait pas à qui l’adresser. Mais cette colère n’est pas propre à la Corée, elle existe dans le monde entier, nous sommes tous dans cette colère. Quand on voit l’Etat Islamique, le terrorisme, le déversement de haine sur les réseaux sociaux… Il y a un très fort contraste car la vie est plus difficile aujourd’hui, plus précaire, alors qu’à l’extérieur tout semble plus propre, plus chic, mieux. Alors chacun se sent misérable dans sa propre vie.

Avant on savait pour ou contre quoi se battre. On se battait contre la dictature militaire, on se battait pour de meilleures conditions de travail pour les travailleurs. Même si la vie était difficile, l’espoir de jours meilleurs existait. Aujourd’hui les gens ne partagent plus de combats, chacun est isolé. La jeunesse n’a pas d’espoir, et le grand drame est qu’elle ignore le pourquoi de cette absence d’espoir. Elle se sent responsable, elle se dit que la faute lui appartient, entre impuissance et solitude.

Dans Burning, pour Jongsoo, le monde est à l’image de Ben. C’est-à-dire que son monde est gentil, cultivé, voire aimable, mais en même temps il est vide et indéfinissable. On se demande donc, est-ce un tueur en série ou simplement quelqu’un d’aimable ? C‘est cette incapacité à le cerner qui nourrit cette colère.

Cette terrifiante impossibilité de définir Ben définit-elle en creux sa propre perte ? Il n’est pas touché par la « Grande Faim », cette quête de sens qui guide Haemi.

Oui tout à fait. Ben ne peut pas être cerné, et Jongsoo ressent autant d’envie que de rage envers lui. Mais si on se met à la place de Ben, on comprend que ce vide intérieur le place dans un ennui profond. Tout l’ennuie et c’est pour cette raison qu’il apparaît capable de tout. Cet ennui total, c’est ce qui, je pense, caractérise un psychopathe. C’est ce qui représente le Mal, avec un m majuscule, c’est ce qui définit l’homme contemporain, au sens où le dirait Nietzsche. Et je dirais même que c’est ce qui caractérise le capitalisme.

Propos traduits par Yejin Kim et recueillis par Marc-Aurèle Garreau

 

Burning, un film de Lee Chang-dong, avec Jun Jong-seo, Yoo Ah-in, Steven Yeun. 2h28. Actuellement en salles.

 

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