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Entretien avec Paul Tyan, compositeur shortlisté aux Oscars 2018

Entretien avec Paul Tyan, compositeur shortlisté aux Oscars 2018

Encore inconnu du grand public, Paul Tyan pourrait voir ce statut changer à l'occasion des nominations aux Oscars 2018. A 31 ans, il signe la BO de Tickling Giants, un documentaire américain qui suit Bassem Youssef, chirurgien égyptien reconverti humoriste pendant le printemps arabe en 2011. Plus jeune compositeur aux portes de la compétition, bosseur et passionné, voici le futur de la musique de film !

Avant l'annonce des nominations mardi 23 janvier, Paul Tyan est dans la liste pour l’Oscar de la meilleure musique de film, et pour l’Oscar de la meilleure chanson originale. Nous avons pu rencontrer celui qui est donc le benjamin de cette sélection, face à des monuments de la discipline tels que Hans Zimmer, Clint Mansell, ou encore Alexandre Desplat. Il compose en 2015 la BO de Tickling Giants, un documentaire qui décrypte le Printemps Arabe en Egypte au travers de l’ascension de l’humoriste Bassem Youssef, le "Jon Stewart égyptien". Ce film de Sara Taksler a recueilli des critiques élogieuses partout où il a pu être projeté. C’est-à-dire dans peu d’endroits, tant le propos du film a dérangé, et finalement été censuré. Disponible en VOD et sur Netflix, Tickling Giants est un documentaire très réussi, dans une lignée aussi critique mais moins autocentrée que les réalisations de Michael Moore.

Étonné mais ravi de la nouvelle, le compositeur franco-libanais parle avec engouement et sérieux de son métier. Après avoir fait ses premières armes en composant pour de grandes agences de publicité et pour des courts-métrages, il embrasse aujourd'hui une carrière entièrement tournée vers le cinéma. Passionné par cet art et par la musique classique, ses yeux s’illuminent à l’évocation des grands maîtres des deux disciplines : Stanley Kubrick, Paul Thomas Anderson, Mozart, Beethoven, Mahler... Paul Tyan a une ambition : utiliser la richesse de la musique pour émerveiller et construire une histoire. Entretien avec un futur grand.

 

© Ray Roberts

Qu'est-ce qu'on ressent lorsqu'on apprend qu'on est shortlisté pour les Oscars   ?

Une grosse surprise ! On a postulé dans la catégorie documentaire, mais le film n'a malheureusement pas été retenu. On a ensuite postulé pour la catégorie meilleure musique et meilleure chanson originale. Lorsque je suis tombé par hasard sur la pré-sélection du meilleur film étranger, je suis allé chercher la liste concernant les musiques. Il y a 141 films retenus, j'ai donc fait une recherche et j'ai découvert qu'on y était ! Ça fait plaisir d'obtenir de la reconnaissance de professionnels car c'est un travail de l'ombre. En ce qui me concerne je bosse jour et nuit, week-end inclus, on envoie des milliers de mails et la plupart du temps on est ignorés. Il y a aussi tellement de musiques aujourd'hui qu'il est difficile de se faire entendre. Cela apporte de la crédibilité, et c'est aussi un certain indicateur de succès professionnel. Ça apporte de la confiance, et c'est important dans une profession où l'avenir est toujours incertain.

 

Comment avez-vous rencontré le cinéma ?

Il y a eu plusieurs déclics. J’ai eu la chance d’être dans une famille entièrement cinéphile, mes parents et mes deux frères. Tout a commencé avec Charlie Chaplin, avant mes dix ans, j'ai le souvenir d'un Nouvel An où on a regardé plusieurs de ses films. Ensuite j'ai découvert Kubrick, les frères Coen, Scorcese, Tarantino. Concernant les frères Coen, j'adore The Big Lebowski mais mon favori est Fargo, de loin. Du côté du cinéma d'auteur, j’ai adoré découvrir Fritz Lang, Kurosawa, plus tardivement et pour mon propre plaisir. 

Aujourd'hui je suis un grand admirateur du cinéma de Paul Thomas Anderson. Ses musiques sont composées par Johnny Greenwood, sans doute le compositeur contemporain qui me fascine le plus.

 

A ce jour, vous avez signé la bande originale de trois documentaires. La fiction vous intéresse aussi ? 

Oui, évidemment ! Je pense que c’est l’évolution naturelle, quand je vois le parcours d’autres compositeurs. Ma passion pour le cinéma m’emmène vers le long-métrage. J’ai travaillé pour des séries, ce qui m’en a donné un avant-goût, et aussi des courts-métrages, qui donnent parfois le même ressenti qu'un long. Côté fiction, mon rêve serait de travailler un jour avec Xavier Dolan, et évidemment Paul Thomas Anderson. 

Dans tous les cas, j'aime travailler avec des réalisateurs et je me rattache à leur vision. L’idée ne vient pas de moi, mais j’adore me plonger dans leur univers, me greffer à leurs idées, comprendre leur message. Suivre et accompagner un réalisateur, ça me plaît énormément. Pour les films faits, avoir participé à des productions plutôt « engagées », cela a été très motivant et inspirant.

 

Vous avez découvert la musique jeune, et vous avez appris en autodidacte.

J’ai commencé la guitare et le piano par moi-même. Mon frère était guitariste de blues et a pu me conseiller. Ma mère était choriste, grâce à elle j’ai appris le solfège. Dans mon coin, j'ai étudié les théories de la musique, puis enfin j'ai été élève à l’Ecole Normale de Paris, où j'ai étudié l’écriture harmonique, le contre-point et l’orchestration.

J’ai vite senti que, plus jeune, mon oreille suffisait comme guide, mais maintenant ça ne suffisait plus. C’est ce qu’apprend l’étude de la musique savante : l’écriture de la musique classique va vraiment très loin, donne des outils pour sophistiquer sa pensée, et aller encore plus loin. Je veux m’imprégner de tous ces éléments, mais c’est le boulot de toute une vie !

Se pencher assidûment sur le répertoire classique permet aussi de cultiver le goût musical. J’ai eu la chance de rencontrer Gabriel Yared (Le Patient anglais, Retour à Cold Mountain) qui m’a donné ce conseil : « Approfondissez sans cesse, et ouvrez du Beethoven ou du Mozart tous les jours. »

 

Hans Zimmer est actuellement le compositeur de musique de film le plus populaire. Que pensez-vous de son travail ? Est-ce une inspiration ?

Hans Zimmer, c’est un exemple sur certains aspects. Il est systématiquement mis en avant comme référence, mais dans mon univers, je ne me tourne pas vers son travail. Néanmoins ce qu’il fait dans les films de Christopher Nolan est assez génial, dans les Batman ou Inception par exemple. Au cinéma, dans la musique de film, je suis plutôt inspiré par les travaux de Johnny Greenwood ou Philippe Glass. Mais, par son succès, Hans Zimmer influence le goût des réalisateurs d'aujourd'hui et, qu’on le veuille ou non, on est amenés à écouter et déchiffrer ses travaux. Il y a chez lui des choses très intéressantes. Par exemple, il mélange de grands orchestres avec des samples, donc des sons digitaux. C'est une démarche plutôt innovante qu'il n'a pas inventée, mais qu'il maîtrise très bien.

En tant que musicien, je suis vraiment porté par un répertoire classique. Je ne mets pas en parallèle les compositeurs de musique de film et les compositeurs de musique symphonique. Ce sont deux choses différentes. De par la richesse de la musique savante, classique, je perçois plus la musique de film comme une musique populaire. Exception faite peut-être de John Williams, qui compose une musique très riche et complexe.

 

Comment s'est faite votre participation au documentaire Tickling Giants ?

J’ai été recommandé pour le projet, et j’ai dû faire un pitch, donc présenter des idées musicales. C’était un challenge de taille pour moi, inédit. Quand j’ai vu la liste des crédits avec Monica Hampton  et Ben Wilkins , j’étais très impressionné. Mais je venais alors de perdre un projet qui me tenait à cœur, et je me suis mis à ce nouveau projet sans me mettre trop de pression, et ça a fonctionné.

© Ray Roberts

On a tout d'abord parlé de la couleur du film, de ses personnages, de la volonté de Sara Taksler, du but de son film. Ensuite vient la place de la musique. Il fallait quelque chose de discret, mais Sara voulait néanmoins attribuer un rôle important à la musique. Moi je peux être du genre à dire « ici il ne faut pas de musique ». La musique doit toujours être nécessaire à la scène. Une seule note de musique dans une scène qui n’en a pas besoin peut être catastrophique.

On regarde ensemble les images du film, en se demandant pour chaque scène quel est le besoin. Quelle est l’idée, quelle est la sensation que l'on souhaite créer ? L’éditeur du film, Tyler H. Walk, nous ramenait toujours sur terre « les gars gardez bien à l’idée que le but de cette scène c’est ça, voici ce qui se passe, ce qui vient après. »

Après ça, je suis rentré chez moi et j'ai commence à écrire pour les scènes. Ça a été un gros boulot, il y a dans Tickling Giants plus de 50 cues , et une vingtaine qui n'ont pas été utilisées.

 

Quel était le brief pour Tickling Giants ?

Le brief était d’avoir une influence années 70, une soul un peu révolutionnaire, avec un côté western pour le côté rebelle du personnage et, troisième élément, une touche orientale. Pour moi qui suis fan de Marvin Gaye, Sergio Leone et  Ennio Morricone, et à moitié libanais, c’était le deal parfait ! C’était un challenge, car ce mélange n’existait pas. Je me suis beaucoup plu à mêler des violons orientaux et de la guitare western. C’était presque un rêve d’enfant ce projet !

Sara et toute l'équipe m'ont accordé leur confiance, et j'ai été assez libre pour composer. J’ai pu aussi faire une expérience intéressante. Quand je travaille en 2015 sur le film, j'observe que les promesses de la révolution de 2011 ne se sont pas réalisées, et qu'à ce court terme il y a une forme de régression. J’ai décidé de jouer et d'enregistrer à l’envers beaucoup des pistes de piano écrites pour le film. On entend ainsi comme une forme d'aspiration, qui nourrit l'atmosphère oppressante et donne l'idée que quelque chose se passe à l'envers, à rebours.

Malgré ma double nationalité franco-libanaise, je ne suis pas particulièrement connaisseur de la musique orientale. Mais pour ce film, je me suis mis dans cette influence, et j’en ai écouté beaucoup. C’était très intéressant, car la musique orientale est monodique, c'est-à-dire que tous les instruments jouent la même note. C’est donc opposé à la musique occidentale qui elle est polyphonique. J’ai essayé de m’imprégner de ces mélodies orientales et d’y ajouter des manières occidentales. C’était un bonheur de pouvoir se plonger à volonté dans ces genres.

Propos recueillis par Max Mejas

Ci-dessous un making-of de la création de Paul Tyan :