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Les Sauvages : rencontre avec l’équipe de la Série de Canal +

Roschdy Zem (Idder Chaouch), Amira Casar (Daria Chaouch), Dali Benssalah (Fouad Nerrouche), Souheila Yacoub (Jasmine Chaouch), Marina Foïs (Marion), Sofiane Zermani (Nazir Nerrouche)

À l’occasion de la diffusion sur Canal + de la série « Les Sauvages » le 23 septembre, on a rencontré la réalisatrice Rebecca Zlotowski et une partie de l’équipe : Sofiane Zermani (Nazir), Farida Rahouadj (Dounia), Carima Amarouche (Rabia), Lyna Khoudri (Louna), Shaïn Boumedine (Slim) et Ilies Kadri (Krim).

Les Sauvages, la nouvelle série de Canal +, est une série brillante et audacieuse qui aborde des problèmes politiques et sociaux de la France dans sa diversité d’aujourdhui (voir notre critique ici).

On a rencontré lors de la présentation en avant-première de Les Sauvages au Festival Fiction La Rochelle la réalisatrice Rebecca Zlotowski, sur tous les fronts puisque son récent film Une fille facile est sorti dans les salles en août dernier. On a ainsi abordé les raisons de sa première incursion dans le monde de la série, les sujets forts de Les Sauvages, qui offre enfin une visibilité à l’écran pour la communauté maghrébine, son adaptation du roman de Sami Louatah, et la possibilité d’une saison 2.

Puis on a eu la joie de poursuivre la rencontre avec six des comédiens de la série : Sofiane Zermani (Nazir), Farida Rahouadj (Dounia), Carima Amarouche (Rabia), Lyna Khoudri (Louna), Shaïn Boumedine (Slim) et Ilies Kadri (Krim). Sur un ton mêlant sérieux et bonne humeur complice, ils ont évoqué leur travail sur l’incarnation de leurs personnages, même les plus complexes comme celui de Nazir, mais aussi leur conscience et leur fierté à représenter une image plus juste de la France d’aujourd’hui. Des rencontres passionnantes !

Interview de Rebecca Zlotowsky

C’est la première fois que vous vous frottez à la série, comment avez-vous été happée ?

Rebecca Zlotowski : J’avais manifesté un intérêt pour la série puisque j’étais déjà embarquée dans un projet de série qui est devenu un film, en tournage actuellement. Le producteur Marco Cherqui m’a envoyé le pilote, qui était très précis et excitant. Puis j’ai rencontré Sabri Louatah, la matière existait dans son roman et c’est l’évidence qui m’a fait me décrocher de l’autre projet, plus traditionnel dans le casting. Car là, l’idée, c’était de rencontrer de nouveaux acteurs et de nouveaux visages. Cette proposition englobait toutes les couches qui m’étaient nécessaires à ce moment-là : avoir une autre façon de travailler à partir de l’adaptation d’un roman et avoir l’envie, l’appétit et la conviction de faire une incursion dans un scénario très efficace et très verrouillé. Et puis ouvrir mon cinéma et le rendre plus populaire, car j’ai pris plaisir à donner accès à d’autres qui n’auraient jamais regardé mon travail. La série, c’est un endroit de liberté, une niche laissée par les blockbusters ou le cinéma d’auteur. Il y a une urgence à faire des liens avec les cinéastes, on n’est pas nombreux à venir du cinéma d’auteur.

Beaucoup de sujets sont abordés dans la série, mais pourquoi avoir choisi de ne pas insister sur la différence entre un kabyle, comme Chaouch, et un algérien ?

Rebecca Zlotowski : Je l’ai laissé délibérément, car la fiction est le royaume du projecteur : il faut stabilobosser ce qu’on veut raconter. Il y avait de nombreuses pistes narratives, et il a fallu faire des coupes franches : par exemple, il n’y a pas de sexualité, mais seulement des indications de la tendance sexuelle, c’est presque puritain. Ce n’est pas un récit communautaire d’une famille kabyle, mais une saga familiale française. Car le sujet de la série, c’est comment renouveler le soap familial et le thriller avec des personnages nouveaux parce que peu regardés et en ressaisissant la grande question aveugle française : son rapport à la décolonisation et qui fait qu’il y a dans les familles des traumatismes qui ne s’effacent pas. On s’était d’ailleurs posé la question de savoir si Roschdy Zem, acteur d’origine maghrébine, pouvait incarner un kabyle, tout comme Amira Casar, et la réponse était oui.

Justement, pouvez-vous nous parler du choix de Roschdy Zem ?

Rebecca Zlotowski : Roschdy a interprété beaucoup de seconds rôles dans la première partie de sa carrière, des délinquants ou des rôles avec une puissance sexuelle ; il représentait un fantasme de virilité, son arabité était au cœur du projet. Il est aujourd’hui dans un second souffle, car il y a enfin un renouvellement des imaginaires de la part des réalisateurs, autour de leurs personnages et de leur désir: ils lui confient d’autres rôles auxquels les hommes blancs de 30-40 ans ont accès plus rapidement, comme des amoureux ou des hommes de pouvoir. La prestance de Roschdy est clairement une référence creusée à Barack Obama, et à la majesté qu’il possède. Je me suis rendue compte qu’avec les séries, on se tourne spontanément vers des acteurs athlétiques, sans doute en rapport avec l’espèce de durée et de long cours de la série, de projection fantasmatique de personnages puissants. Comme par hasard Marina Foïs est très athlétique, Dali Benssallah, quasiment un cascadeur, joue d’ailleurs dans le prochain James Bond, et Sofiane Zermani est nerveux.

Ressentez-vous une responsabilité à montrer des personnages d’une communauté peu visible à l’écran ?

Rebecca Zlotowski : C’est vrai qu’il s’agit d’une catégorie ethnique sous-représentée, donc particulièrement invisible. Mais dans tous les cas, on a une responsabilité avec des enjeux quand on fait une fiction. Dans les projets, les réalisateurs sont toujours méga investis, mais là c’était un projet sentimental pour toute l’équipe. Il y a eu un engouement ressenti avec acteurs et actrices qui n’avaient pas eu accès jusqu’alors à une parole pleine et totale autant que d’autres.

De quelle manière vous êtes-vous autorisée à vous éloigner du roman ?

Rebecca Zlotowski : On n’a pas du tout ressaisi de manière fidèle le roman. On a toute la matière : un mariage, un attentat, le président, les personnages mais tout le reste a changé et est réécrit : la mosquée, le retour à Saint-Etienne. L’épisode dans le stade Geoffroy Guichard n’était pas écrit par Sabri, c’était pourtant indispensable dans l’imaginaire collectif du foot de le rajouter. Enfin, dans le roman, le vrai duo, c’est Jasmine et son père. Le personnage de Daria existait peu et Amira lui a donné beaucoup de poids, elle est arrivée avec des propositions et son incarnation.

Était-ce facile de gérer sur le tournage des personnalités aussi fortes ?

Rebecca Zlotowski : Je ne suis pas dans le conflit, je sais le faire et je sais être autoritaire quand il faut l’être mais j’aime installer une espèce de rondeur sur un plateau, qui fait que les gens sont à l’aise. Dans une série, l’aspect collectif fait que de toutes façons c’est très difficile pour un acteur de se mettre en avant. Même s’il y a des différences sociales et des niveaux de carrière différents, il y avait malgré tout dans les familles Nerrouche et Daouch, un climat d’affinité culturelle et d’humour partagé. Bien sûr, ni Roschdy, ni Marina n’ignoraient qu’on allait monter la promotion sur leur visage, mais dans leur jeu, dans leur rapport aux autres comédiens, il y a eu un effet troupe qui appartient à la temporalité théâtrale, car on reste 4 mois ensemble. Sofiane Zermani a été une révélation pour moi car il arrive avec une culture à laquelle je n’avais pas accès.

Y aura-t-il une saison 2 ?

Rebecca Zlotowski : Même s’il y a plein d’idées et qu’on n’en n’a pas fini avec la famille Nerrouche, ce n’est pas mon projet. Je ne réaliserai pas de saison 2, mais je n’en suis pas propriétaire. Je trouve qu’une mini-série, avec une saison bouclée, c’est assez fort. Dans les habitudes du spectateur, que je vais aller modifier en toute immodestie, mon projet c’est de leur dire qu’ils vont faire partie d’une aventure collective. Je pense qu’il faut rester amateur d’un objet artistique et ne pas devenir consommateur… on n’en peut plus des séries.

 

Interview de Sofiane Zermani, Farida Rahouadj, Carima Amarouche, Lyna Khoudri, Shaïn Boumedine et Ilies Kadri

Sofiane Zermani, Farida Rahouadj, Carima Amarouche, Lyna Khoudri, Shaïn Boumedine et Ilies Kadri

Sofiane, comment fait-on pour incarner et aimer Nazir , personnage tellement complexe ?

Sofiane Zermani : Nazir est calculateur, narcissique et machiavélique, mais à certains moments, il est un peu en improvisation, il est rattrapé par ceux qu’il aime et ses liens familiaux, comme sa relation avec sa mère. On l’aime quand on peut s’accrocher à ses moments d’humanité, qui se sont rajoutés au fur et à mesure du tournage avec Rebecca. C’est la déception d’un homme qui se sent abandonné par son frère, qui n’a plus son soutien et qui se retrouve dans des situations qu’il n’aurait jamais pu imaginer. Nazir et moi, on a un fossé idéologique extrême qui nous sépare. Pour pouvoir me mettre dans la peau de quelqu’un capable de faire ce que fait Nazir, il m’a fallu couper ces petits ponts qu’on pouvait avoir en commun et qui me raccrochait à Nazir, car nous sommes deux jeunes d’origine algérienne, nés dans des quartiers populaires, et qui dans l’évolution deviennent des opposés complets. Ce qui m’intéressait dans l’évolution de Nazir, c’est que ce n’est pas un radicalisé religieux, c’est un fanatique politique. Il a un plan dans sa tête, il veut secouer les masses et manipuler l’opinion et une partie de sa famille pour laquelle il n’a pas de considération. C’est un mauvais révolutionnaire.

Farida Rahouadj: C’est absolument indispensable d’aimer son personnage. Il y a l’écriture du personnage, mais Sofiane est dans la vie un porteur de paix, qui a apporté au personnage sa propre humanité, sans se prendre au sérieux.

Carima Amarouche : On ne déteste pas Nazir, il n’est ni bon ni méchant, même si ça n’excuse pas ce qu’il fait.

Shaïn, comment incarne-t-on Slim, qui porte ce secret de l’homosexualité dans une telle culture ?

Shaïn Boumedine : Ce que je trouve intéressant avec ce scénario, c’est que chaque personnage, quelque soit sa quantité de jeu, a une importance dans les relations familiales et les fossés qui se créent. Le seul qui connaît ce secret, c’est Nazir et plutôt que de l’aider, il utilise ce poids de son jeune frère pour le séparer du reste de sa famille. Slim va se retrouver seul et ne jamais trouver le réconfort dont il a besoin car il ne réussira jamais à dire ce secret.

La série met en avant deux personnages forts de mères seules. Farida et Carima, comment incarne-t-on ces rôles de deux sœurs qui ont une vision aussi différente de la vie et de la culture ?

Farida Rahouadj : Il y a un côté cosmique dans la construction des personnages de Les Sauvages, ils ne sont ni caricaturaux, ni des faire-valoir. Ce sont de vrais personnages avec toute leur complexité, c’est la joie que l’on a eu à avoir des rôles normaux.

Carima Amarouche : C’était tellement proche de la réalité. J’ai grandi dans une famille de femmes – un oncle pour six tantes-, et beaucoup ont élevé seules leurs enfants. C’était un honneur et un grand plaisir de représenter ces vrais personnages, de ne pas être dans le cliché de la femme rebeu qui sert le thé. Ces deux femmes sont dignes, se battent pour élever leurs enfants. J’ai hâte que ma mère et mes tantes voient enfin une série dans laquelle elles sont représentées avec justesse.

Sofiane Zermani : Quand on entend certains discours ou qu’on perçoit certaines mentalités, on a l’impression que la pensée des rebeus en France est uniforme, qu’on est un bloc. La série aborde tout simplement les divergences d’opinion au sein d’une même famille. Sabri Louatah a grandi dans ce genre de famille, comme nous tous. Rien que voir une daronne rebeu fumer au début du film, pour moi, c’est mortel. On a l’habitude de se le dire entre nous, mais on a tous une tante qui dit : « si elle veut porter le voile, elle n’a qu’à aller en Arabie Saoudite ! ».

Avez-vous ressenti une responsabilité, une pression ou un poids particulier à incarner des personnages qui représentent une communauté ?

Sofiane Zermani : Mon premier défi, c’était déjà d’être à la hauteur du casting. Pendant le tournage je me suis rendu compte au fur et à mesure de ce que ça porte, mais c’est filmé et conçu avec bienveillance. On se sent embarqué dans une grande aventure, dans quelque chose de grand, mais pas en poids. 

Carima Amarouche : C’est vrai qu’on ne voit pas souvent et de cette manière cette communauté. C’est une fierté de représenter une juste image de la France d’aujourd’hui, qui a été un peu zappée.

Lyna Khoudri : Ce n’est pas plus de pression, car pour la première fois, on a des rôles complexes et profonds. Frontalement le sujet c’est l’élection et les origines, ce n’est plus tabou, on en parle ouvertement et ça nous libère de quelque chose. Je l’ai pris avec beaucoup plus de facilité, au contraire.

Farida Rahouadj : J’ai le sentiment qu’on représente des français. Le sujet, ce n’est pas les origines, c’est l’affrontement romanesque de deux familles comme on peut le voir chez Tolstoï.

Ilies Kadri : Il fallait être à la hauteur, mais je n’ai pas ressenti de pression. C’était agréable de jouer avec comédiens confirmés pour ma première grande expérience.

La série peut-elle permettre d’aider à changer le regard porté sur cette communauté et à le rendre plus bienveillant ?

Carima Amarouche : Un regard pas plus bienveillant, plus vrai surtout. Il s’agit d’accepter la réalité, on n’est pas un bloc. La moitié de la France est dans une espèce de déni.

Sofiane Zermani : En plus, c’est filmé par Rebecca, qui arrive avec ses références, un œil tout neuf, une objectivité maximum.

Lyna Khoudri : Sabri Louatah nous a dit avoir longtemps hésité sur cette question de vouloir quelqu’un d’origine algérienne ou pas pour réaliser. Et puis la rencontre avec Rebecca a été fulgurante et la question ne s’est plus posée.

Farida Rahouadj : Rebecca n’a pas filmé une communauté, malgré que ce soit une communauté. Elle a filmé deux familles et c’est cela qui est beau. On sent d’ailleurs chez tous l’amour de la France.

Sofiane Zermani : J’aime beaucoup quand le personnage de Daria (Amira Casar) dit à Chaouch (Roschdy Zem) : « tu as trop aimé la France, tu l’as trop idéalisée ». C’est mortel d’entendre ça. Il y a des jeunes qui ont des grandi dans des quartiers, ou pas, qui sont d’origine maghrébine ou asiatique et qui sont amoureux de ce pays, qui ont envie de participer à sa vie sociale mais qui sont empêchés.

Justement, cet amour de la France n’est-il pas une question de génération ?

Carima Amarouche : On est français, c’est notre pays. On n’a pas à s’excuser ni à se justifier.

Farida Rahouadj: Moi qui suis née en Provence, je me sens provençale et je suis maghrébine, je suis bouillabaisse et couscous. On peut cohabiter. Si on fait une analogie avec Scorsese qui a inventé une sorte de communauté américano-italienne, on ne se pose pas la question de savoir si c’est du cinéma italien ou américain. Je pense que Rebecca n’a rien à envier à Scorsese.

Lyna Khoudri : C’est plus une question de classe sociale pour Fouad. On parle de génération, mais je crois que c’est maintenant ou jamais. Si dans dix ans, on en parle encore, c’est que vraiment il y a un problème. Ça fait dix ans que les Etats-Unis ont fait Scandal

Sofiane Zermani : C’est une des options supplémentaires dont on se rend compte en visionnant toute la série. Pendant le tournage, on ne s’est pas du tout dit qu’on allait montrer une image des rebeus et qu’on se retrouverait sur des plateaux à dire qu’on est français. On est dans le bon timing nécessaire. Les Sauvages est un chef d’œuvre d’utilité sociale.

Ilies Kadri : Il faut trouver ce qui nous rassemble et pas chercher ce qui nous sépare.

 

Les Sauvages réalisée par Rebecca Zlotowski, d’après l’oeuvre de Sabri Louatah, diffusée sur Canal+ le 23 septembre 2019. Ci-dessus la bande-annonce.

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