Le Temps d'aimer et le temps de mourir : cette tragédie vécue par le réalisateur Douglas Sirk qui fait écho au film

Film de guerre où le conflit s'efface pour laisser place à ses conséquences désastreuses, "Le Temps d'aimer et le temps de mourir" est l'une des dernières oeuvres de Douglas Sirk. Un long-métrage bouleversant, avec lequel le cinéaste aborde en filigrane l'un des drames de sa vie.

Le Temps d'aimer et le temps de mourir : "la brièveté du bonheur"

Après plusieurs mélodrames tournés aux États-Unis avec Rock Hudson (Le Secret magnifique, Tout ce que le ciel permet), Douglas Sirk réalise deux projets en Allemagne sur la fin de sa carrière : Les Amants de Salzbourg et Le Temps d'aimer et le temps de mourir. Sorti en 1959, le second se déroule pendant la Seconde Guerre mondiale. Le film débute en 1944, sur le front germano-russe.

Soldat allemand épuisé, Ernst Graeber (John Gavin) assiste dans les premières scènes au suicide d'un autre militaire refusant d'abattre des civils, étouffé par des ordres desquels ils ne veut plus assumer les responsabilités. Une ouverture qui dévoile d'emblée l'horreur de la guerre. Dans ce long-métrage, Douglas Sirk montre surtout les conséquences du conflit, à commencer par celles des bombardements. L'ennemi n'est jamais filmé, s'effaçant au profit de la tristesse, de la peur des habitants réfugiés dans des abris, de la crainte de ne jamais revoir ses proches et de l'impossibilité à faire le deuil d'un enfant.

Se voyant accorder sa première permission depuis deux ans dans sa ville d'origine, Ernst découvre avec effroi que cette dernière est en ruines, et que l'immeuble de ses parents a été complètement ravagé. En se lançant à leur recherche, il rencontre Elizabeth Kruse (Lilo Pulver), dont le père a été arrêté et emmené par la Gestapo pour avoir affirmé que l'Allemagne allait perdre la guerre. Alors que les bombes pleuvent et qu'ils se retrouvent rapidement sans toit, Ernst et Elizabeth tombent amoureux. Conscients qu'il ne leur reste probablement que très peu de temps, ils décident de se marier.

Une fuite aux États-Unis

Adaptation du roman Un temps pour vivre, un temps pour mourir d'Erich Maria Remarque, qui joue le professeur Pohlmann, le film est une oeuvre bouleversante, à propos de laquelle son réalisateur déclare dans l'ouvrage Conversations avec Douglas Sirk de Jon Halliday :

Ce qui m'a intéressé, c'est ce décor de ruines et ces deux amants. Cette histoire d'amour est inhabituelle. C'est un film qui est très proche de mes idées, particulièrement par sa description de la brièveté du bonheur.

S'il transpose à l'écran le travail de l'auteur d'À l'Ouest, rien de nouveau, Douglas Sirk intègre ses propres obsessions dans Le Temps d'aimer et le temps de mourir. Plus de vingt ans plus tôt, en 1937, le cinéaste fuit l'Allemagne pour l'Italie puis la France, avant de s'installer aux États-Unis.

Il laisse un fils, Klaus, né de son union avec l'actrice Lydia Brincken, de laquelle il se sépare en 1929 lorsque leur garçon est âgé de quatre ans. Adhérant à l'idéologie nazie, la comédienne fait en sorte que son fils intègre les Jeunesses hitlériennes et obtient des autorités un jugement interdisant Douglas Sirk de le voir. Comme le rapporte L'Obs, Douglas Sirk et Klaus se croisent un jour dans un studio où ils tournent tous les deux, mais le premier ne peut s'approcher du second.

Le terrible secret de Douglas Sirk

Après avoir participé à plusieurs films de propagande, Klaus rejoint le front russe, à l'image du personnage d'Ernst Graeber. Porté disparu, il est déclaré mort le 22 juillet 1944. Mais son père garde espoir. Douglas Sirk met tout en oeuvre pour tenter de le retrouver. Il se rend notamment à Berlin, alors en ruines, pour le rechercher.

https://www.youtube.com/watch?v=tkw3QxYVa-0

La situation s'inverse dans Le Temps d'aimer et le temps de mourir, puisque ce sont les parents d'Ernst qui sont introuvables. Mais le long-métrage fait tristement écho au drame vécu par Douglas Sirk. S'il apparaît dans son oeuvre, le réalisateur refuse d'ailleurs de l'évoquer de son vivant, comme l'explique Jean-Pierre Dionnet dans sa présentation figurant sur le Blu-ray.